Les Ambassadeurs
de Hans Holbein le Jeune
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Le tableau Les Ambassadeurs de Hans Holbein le Jeune représente la rencontre à Londres en 1533 de deux diplomates français peints grandeur nature . Jean de Dinteville, 29 ans, à gauche, image du pouvoir politique, arbore la médaille de l’ordre de Saint-Michel. Georges de Selve, 25 ans, évêque de Lavaur, à droite, image du pouvoir religieux, est venu rendre visite à Dinteville au moment de Pâques avant de repartir entre le 23 mai et le 4 juin.

Hans Holbein le Jeune, Les Ambassadeurs
huile sur bois de chêne, 207 × 209,5 cm
Londres, National Gallery

Hans Holbein le Jeune, autoportrait, 1542
Florence, musée des Offices
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Georges de Selve, parfois soupçonné de sympathies protestantes pour avoir retenu plusieurs idées de Martin Luther, appartient à un groupe de prélats réformistes gallicans engagés dans les réformes et proches de François Ier ou de sa sœur Marguerite de Navarre. Refusant de rompre avec Rome, il a essayé de réconcilier les chrétiens au sein de l’Église.
Jean de Dinteville, seigneur de Polisy, bailli de Troyes, est en mission diplomatique de médiation entre Henry VIII et le pape au sujet de son mariage avec Anne Boleyn. Il est membre d’une famille de réformateurs modérés mais engagés. Protecteur de Jacques Lefèvre d’Étaples, il le recommande comme précepteur de Charles, troisième fils de François Ier. Anne Boleyn l’a probablement rencontré en 1531 sinon plus tôt et partage son évangélisme. Elle l’aidera en 1535 à sortir d’une prison française le poète néolatin Nicolas Bourbon emprisonné en 1533 pour la première édition de ses Nugae (Bagatelles) et à lui faire rejoindre l’Angleterre. Il y bénéficie, avant son retour en France en 1536, de l’amitié de Holbein qu’il nomme "l’Apelle de notre temps" et de la protection d’Anne qui l’engage comme précepteur pour éduquer les jeunes de la cour anglaise, en particulier ceux issus du milieu réformiste, y compris son neveu, Henry Carey.

Hans Holbein le Jeune, Portrait d’Anne Boleyn ?
vers 1532–1536, Royal Collection
Il est inscrit Anna Bollein Queen

Hans Holbein le Jeune, Portrait d’Anne Boleyn ?
vers 1532–1535, British Museum
Il est inscrit : Anne Bullen decollata fuit Londini 19 may 1536


Bague de la reine Elizabeth Ire
Ouverte, elle dévoile les portraits d'Elizabeth et d’Anne Boleyn
selon Eric Ives et Susan Doran.
La mère et la fille ?
Chequers, Aylesbury, Buckinghamshire
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Âges en 1536 :
28 ans Georges de Selve : 1508 - 12 avril 1541
32 ans Jean de Dinteville : 1504 - 1555 ou 1557
35 ans Anne Boleyn : vers 1501 - 19 mai 1536
39 ans Hans Holbein : vers 1497 - 1543
45 ans Henry VIII : 28 juin 1491 - 28 janvier 1547
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Lorsque Dinteville est envoyé en Angleterre peu avant le 15 février 1533, alors que son frère François, évêque d’Auxerre, est à Rome comme ambassadeur de France, les espoirs d'alliance entre la France et l'Angleterre ne peuvent être meilleurs. Comme François Ier doit être le parrain de l'enfant à naître, il reste à Londres jusqu'à la naissance d’Elizabeth et quitte la cour d'Angleterre le 18 novembre 1533.
Une visite privée aurait été inhabituelle et Eric Ives avance une explication plus convaincante : les instructions diplomatiques de Dinteville sont dépassées maintenant qu’Anne Boleyn est sur le point d’être reconnue officiellement reine et Georges de Selve est venu apporter de nouvelles instructions, confidentielles, à Dinteville, « et peut-être un message privé à Anne » ajoute-t-il.
Pour Eric Ives, le tableau Les Ambassadeurs contient des références claires au couronnement d’Anne. Tous les instruments célestes disposés sur les deux étagères du fond, que ce soit directement comme les cadrans cylindriques et polyédriques ou indirectement par le biais de mouvements astronomiques, indiquent la date du 11 avril 1533, vendredi saint, à 9h30 et 10h30. C'est-à-dire le jour exact où la cour royale, et sans doute Dinteville, est informée qu'Anne sera la prochaine reine d’Angleterre.


Le pavement cosmatesque, construit vers 1268 devant le maître-autel de l'abbaye de Westminster, n'est pas un simple motif décoratif. Il est une représentation ésotérique de l'univers du XIIIe siècle. Elle contient des dessins évoquant des sujets cosmologiques conformes aux sciences naturelles de l’époque. Destiné à la haute communauté scolastique de l'Église, son message est révélé par une inscription complexe qui vise à deviner la place de l'homme dans l'espace et le temps au sein du cosmos. Holbein le connaissait parfaitement et l'a reproduit avec exactitude.
Steven H. Wander, "The Westminster Abbey Sanctuary Pavement," Traditio, 34 (1978), 137-156.
https://londonpavementgeology.co.uk/wp-content/uploads/2014/10/Westminster-Abbey.pdf
https://ruthsiddall.co.uk/UrbanGeology.html
Le sol du tableau représente de façon précise le pavement en marbre cosmatesque réalisé en 1268 par l’artiste romain Odoricus (le seul exemple d'un tel travailen Angleterre) qui se trouve juste devant le maître-autel de l'abbaye de Westminster, « l'endroit exact où, le 1er juin 1533, Anne Boleyn a été ointe reine, ce moment le plus solennel du rituel du couronnement qui était la marque spirituelle distinctive de la monarchie anglaise, un rituel dont Dinteville a été témoin sur invitation spéciale du roi. Le choix du sol cosmatesquefait ainsi du tableau un rappel permanent de l'apogée de la carrière de l'ambassadeur », probablement représenté vêtu du costume dans lequel il est apparu pour le couronnement.
La situation politique européenne et l'état contemporain de l'Église chrétienne sont évoqués par quelques éléments : un globe terrestre renversé montrant l'Europe à l’envers centrée sur le mot "Policy", un luth à la corde cassée, un étui à flûtes avec un instrument manquant et un livre d’arithmétique ouvert à la page consacrée à la division. Le danger imminent de disharmonie et de fractionnement politique européen est ainsi souligné. Mais le tableau offre aussi de l'espoir, souligne Eric Ives, ne serait-ce que par l’équerre qui empêche le livre d’arithmétique de se fermer tout à fait sur cette page symbolique et par le compas, deux outils nécessaires à toute bonne construction. Les instruments de mesure de l'espace et du temps symbolisent la confiance en la science mais aussi la modération rationnelle et la prudence, vertus primordiales des deux diplomates humanistes présents sur le tableau.
( En référence à l’Emblematum liber d’Andrea Alciato (André Alciat) paru en 1531 à Augsbourg. Dans l’emblème Foedora, "les alliances", un luth posé simplement sur les lames d’un plancher symbolise la concorde parmi les citoyens)
Les positions religieuses de ces deux personnages et du peintre, d'esprit réformiste, peuvent expliquer la présence du livre ouvert à droite sur l'étagère inférieure qui montre la traduction du premier verset de l'hymne Veni Sancte Spiritus (Viens, Esprit-Saint) de Johann Walther traduit en allemand par Martin Luther et celle de droite l'introduction à la version abrégée des Dix Commandements.
Tous ces objets ont été peints avant l'anamorphose qui, pour moi, ne faisait pas partie du projet initial.
La structure du tableau devient alors un récit en deux temps
Tout ce qui est représenté (les instruments, le crucifix, le dallage) constitue un monde, celui de 1533, un monde certes tiraillé par des fois différentes mais qu’une force humaniste désire réconcilier. Rome, Nuremberg, Polisy reliées par la connaissance, la diplomatie, la foi réformée. Un monde cohérent, lisible, maîtrisé.
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Dans l'angle supérieur gauche du tableau, à demi dissimulé derrière une tenture de couleur verte symbolisant l'espoir mais aussi la fidélité et la pureté originelle, un crucifix en argent représente la position du Christ, intermédiaire entre l'ici-bas et l'au-delà, mais évoque aussi l'idée d'un Dieu caché que seule la foi, et non la seule raison humaine, peut appréhender, selon les idées de saint Paul que professe Georges de Selve. Après ce tableau, les historiens de l'art n’ont plus à se demander encore si Holbein est le premier peintre protestant ou non. Pour Eric Ives, « crucifix, équerre, version vernaculaire luthérienne et textes connus de tous les chrétiens expriment la conviction des évangéliques que le chemin de l'unité dans l'Église était une réponse au Christ par l'Esprit Saint, conduisant à une vie d'obéissance quotidienne aux commandements. »
Hans Holbein est un humaniste, admirateur d'Érasme, qui a été son protecteur et dont il a peint le portrait en 1523 (Kunstmuseum de Bâle) et en 1528 (Louvre). Dans l’espoir de devenir le peintre attitré d’Henry VIII, il quitte Anvers et arrive à Londres en septembre 1532 à l’invitation de Thomas More, chancelier du royaume. Celui-ci sera accusé de trahison, emprisonné à la Tour de Londres le 17 avril 1534 avant d’être exécuté le 6 juillet 1535.
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Seules trois villes sont indiquées précisément par des points sur le globe : Policy, Nurēberga et Roma.
Polisy, Nuremberg et Rome forment un triangle qui relie la France (pays des deux ambassadeurs de François Ier), l’Empire (pays de Martin Luther) et l’Italie (où se trouvent les États du pape Clément VII). Un triangle suffisant pour y loger, mentalement, l’œil omniprésent et omniscient du Dieu commun aux deux clans chrétiens. La chaîne des Alpes coupe le triangle en deux parts quasi égales et sépare Rome la catholique du duo Polisy-Nuremberg où s’originent les idées de la Réforme. Cette chaîne de hauts sommets peut signifier la domination aérienne de Celui qui appartient aux deux moitiés et les difficultés à surmonter pour que la confrontation doctrinale et guerrière devienne coexistence pacifique dans la liberté de culte.
La présence de Nuremberg peut s’expliquer par la situation politique et religieuse de ces années. Par la paix de Nuremberg du 23 juillet 1532, Charles Quint accorde aux protestants du Saint Empire coalisés depuis 1530 dans la ligue de Smalkalde la liberté de conscience et de culte jusqu’à la convocation d’un concile général, en échange de subsides pour chasser Soliman dont les troupes menacent la Hongrie. Il évite ainsi que les rois de France et d’Angleterre n’entrent dans cette ligue.
Quand, au début de 1532, Charles Quint proposa une paix aux protestants, Luther conseilla aux princes de la Ligue de Smalkalde d’accepter sa proposition. Luther écrivit en février 1532 au prince électeur de Saxe pour lui conseiller de rechercher la paix, car des conséquences graves pouvaient résulter d’une guerre pour le camp protestant. […] Le risque de guerre était banni pour un certain temps, et Luther consacra son énergie à la question du concile qui, depuis l’entrevue entre Charles Quint et Clément VII à Bologne au cours de l’hiver 1532/33, était à l’ordre du jour .
(Hubert Guicharrousse, « Luther et la légitimité de la guerre : la Ligue de Smalkalde et le droit de résistance », De la guerre juste à la paix juste : Aspects confessionnels de la construction de la paix dans l’espace franco-allemand (xvie-xxe siècle), Presses universitaires du Septentrion, 2008, p. 35-48.)
Policy ou Polity en anglais, dans le sens de "politique" ou "bon gouvernement, bonne politique", c’est la politique du souverain ou du prince où se mêlent alors très étroitement dans une même pensée religion officielle et politique civile, selon le principe d’un fondement théologique de l’État. Lors de son entrée dans Londres, en 1501, Catherine d’Aragon a rencontré au second pageant, dans Grace Church Street,un homme nommé Politique (Policy), vêtu comme un chevalier en armure complète.
Polisy, Nuremberg, Rome, trois villes délibérément choisies :
Ce ne sont pas trois points géographiques neutres. Ils constituent une carte politique et spirituelle de l'Europe de 1533-1536 que traversent intellectuellement Dinteville, de Selve et Holbein. Le triangle qu'ils forment représente un territoire symbolique autant que géographique en évoquant la tension même dans laquelle vivaient ces hommes.
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L’on pourrait dès lors attribuer à chacune de ces trois villes un des trois cercles représentés au bas du tableau, avant que l’anamorphose ne soit venue troubler l’ordonnance de la mosaïque. En écho à la situation politico-religieuse de 1533, ces trois cercles se voudraient peut-être trois lieux d’expressions différentes de la religion chrétienne. Le cercle à notre gauche, dans lequel Dinteville a le pied droit résolument posé au centre, est-il celui de la religion réformée à la française ou à l’érasmienne ? Celui à notre droite, dont Selve ne touche le bord que par les pointes de ses deux pieds croisés, la religion chrétienne ''officielle'' dont le pape est le chef ? Celui du milieu, plus petit et en retrait des deux autres, dont le centre paraît situé sur l’axe central, un lieu encore vacant de toute emprise plus radicale, anglicane, luthérienne ?
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J’apprécie beaucoup l’analyse d’Ariel Colonomos des Ambassadeurs, « une des œuvres picturales les plus emblématiques de la trajectoire occidentale de la diplomatie. » Pourtant, « les protagonistes de cette mise en scène de la puissance affichent pourtant des signes impersonnels de reconnaissance, leur identité en tant que personnes est cachée sous leur impassibilité. »
Il intitule la partie de son texte qu’il consacre au tableau : L’énigmatique regard des « Ambassadeurs ». Sur ce "regard", il écrit : « Cette démonstration de force, de puissance et de richesse s'accompagne […] d'une impassibilité du regard et d'une impénétrabilité des traits. […] Le regard impassible des protagonistes de cette scène de cour signifie leur capacité à maîtriser leurs sentiments, la force de leur retenue, qualités indispensables à l'exercice de l'art de gouverner et de négocier. […] Le tableau d'Holbein pose la trame d'une réflexion décisive sur la nature de la politique internationale. » Les Ambassadeurssuggèreraient « la gravité des troubles entre catholiques et protestants. »
Mais la mort rôde. « Tout en étant certaine, la mort est ce qui ne suppose aucune anticipation, l'imprévisible. »
Ariel Colonomos considère, sans l’écrire, que l’anamorphose du crâne, qui ne désigne pas Anne Boleyn, est prévue dès le début de la conception du tableau. Sa présence permet à Holbein d’introduire « une réflexion décisive sur la violence et la retenue dans les affaires de l'État en indiquant une tension profonde entre la froideur du calcul qui doit conjurer la mort par la puissance et la certitude refoulée de la finitude.
La mort, en effet, est la division ultime qui donne tout son sens au tableau. »
Après avoir saisi Anne Boleyn le 19 mai 1536, à 35 ans environ, la mort emportera Georges de Selve, à l'âge de 33 ans, le 12 avril 1541, puis Hans Holbein lors de l’épidémie de peste à Londres entre le 8 octobre et le 29 novembre 1543, à l’âge de 46 ans environ, enfin Jean de Dinteville, en 1555, à l'âge de 51 ans, paralysé les dix dernières années de sa vie.
Ariel Colonomos, « La froideur du regard impassible des États » in « Le sens du regard », sous la direction de Claudine Haroche et Georges Vigarello Communications, 75, 2004, p. 75-90.
https://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_2004_num_75_1_2144
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The Beheading of Qq: Anne Boleyn, Anonymous, 17th century
La décapitation d’Anne Boleyn (qui prenait une part importante en Angleterre dans la divulgation des écrits réformistes, surtout ceux de Jacques Lefèvre d'Étaples, oblige Holbein et Dinteville à marquer leur stupeur et leur indignation.
Ce sera un crâne !
Il ne s'inscrit pas dans ce monde ; il le traverse, il le déchire, il le détruit. Il n'est pas sur les deux étages du meuble central parmi les instruments. Il est devant, en dessous, dans un espace pictural différent. Il y est illisible frontalement, contrairement à tout le reste du tableau qui se donne à voir.
L'anamorphose est une rupture temporelle. Il y a désormais l'avant et l'après que la lame d’une épée vient de trancher. Holbein peint l'instant où un monde bascule, avec la tête d’Anne.
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