HUIT TAPISSERIES

au château de BOUSSAC

?

 

 

 

Cette page du site a donné lieu à un article "La Dame à la Licorne : huit tapisseries ?"
publié dans les Mémoires de la Société des Sciences naturelles, archéologiques et historiques de la Creuse, tome LIII, 2007, p. 353-364.

 

Ces deux cœurs qui se méconnurent étaient peut-être faits l'un pour l'autre.

Prosper Mérimée, La Double méprise, 1833

 

 

portrait de George Sand
par Auguste Charpentier en 1835

Prosper Mérimée

 

Prosper Mérimée en 1844

 

Photo de George Sand
par Félix Nadar

 

Dans ses témoignages écrits, George Sand se montre une visiteuse attentive, une amatrice d'art éclairée et clairvoyante. Pour preuves, ces citations :

Ce castel, fort bien conservé, est un joli monument du moyen âge, et renferme des tapisseries qui mériteraient l'attention et les recherches d'un antiquaire.

J'ignore si quelque indigène s'est donné le soin de découvrir ce que représentent ou ce que signifient ces remarquables travaux ouvragés, longtemps abandonnés aux rats, ternis par les siècles, et que l'on répare maintenant à Aubusson avec succès. (Vers 1840, une première restauration a été entreprise par M. Maingonnat, dit Paré, tapissier rue Saint-Nicolas, à Aubusson.)

Sur huit larges panneaux qui remplissent deux vastes salles (affectées au local de la sous-préfecture), on voit le portrait d'une femme, la même partout, évidemment ; jeune, mince, longue, blonde et jolie ; vêtue de huit costumes différents, tous à la mode de la fin du 15ème siècle. C'est la plus piquante collection des modes patriciennes de l'époque qui subsiste peut-être en France : habit du matin, habit de chasse, habit de bal, habit de gala et de cour, etc.

Les détails les plus coquets, les recherches les plus élégantes y sont minutieusement indiqués. C'est toute la vie d'une merveilleuse de ce temps-là. Ces tapisseries, d'un beau travail de haute lisse, sont aussi une œuvre de peinture fort précieuse, et il serait à souhaiter que l'administration des beaux-arts en fît faire des copies peintes avec exactitude pour enrichir nos collections nationales, si nécessaires aux travaux modernes des artistes.

 

Première apparition de La Dame dans l'œuvre de George Sand : Jeanne, son premier roman composé pour la publication en feuilletons.

 

Jeanne, roman de 1844

Commentaires

 

La plus belle décoration de ce salon était sans contredit ces curieuses tapisseries énigmatiques que l'on voit encore aujourd'hui dans le château de Boussac, et que l'on suppose avoir été apportées d'Orient par Zizime et avoir décoré la tour de Bourganeuf durant sa longue captivité. Je les crois d'Aubusson, et j'ai toute une histoire là-dessus qui trouvera sa place ailleurs. Il est à peu près certain qu'elles ont charmé les ennuis de l'illustre infidèle dans sa prison, et qu'elles sont revenues à celui qui les avait fait faire ad hoc, Pierre d'Aubusson, seigneur de Boussac, grand-maître de Rhodes. Les costumes sont de la fin du XVe siècle. Ces tableaux ouvragés sont des chefs-d'œuvre, et, si je ne me trompe, une page historique fort curieuse.

Le reste de l'ameublement du grand salon de Boussac était, dès l'époque de notre récit, loin de répondre, par sa magnificence, à ces vestiges d'ancienne splendeur…

Il est dommage que George Sand n'en donne le nombre, indication qui aurait corroboré son texte de 1847.

George Sand reprend à son compte la légende de Zizim.

Difficile à l'époque d'envisager un autre lieu de création, surtout pour quelqu'un de la région.

Pierre d'Aubusson n'était pas seigneur de Boussac.

George Sand pensait uniquement à l'histoire mouvementée du prince Djem - Zizim, et non à celle de Mary Tudor.

 

Étudions ses textes attentivement : le plus important, son article Un coin de la Marche et du Berry : les tapisseries du Château de Boussac paru dans L'Illustration du 3 juillet 1847 :
http://archive.org/stream/lillustrationjou09pari#page/267/mode/thumb

http://archive.org/stream/lillustrationjou09pari#page/276/mode/1up

(Cf. le texte complet sur https://www.amisdegeorgesand.info/

et un second plus court dans son Journal d'un voyageur pendant la guerre de 1870, en gardant à l'esprit que la tapisserie Pavie, appelée actuellement Le Toucher, a été tissée après 1525 puisqu'elle évoque la défaite française de Pavie et qu'il faut alors déterminer quelle tapisserie était Le Toucher dans la suite originelle.

L'Illustration du 3 juillet 1847

Commentaires

 

Sur huit larges panneaux qui remplissent deux vastes salles (affectées au local de la sous-préfecture), on voit le portrait d'une femme, la même partout, évidemment ; jeune, mince, longue, blonde et jolie ; vêtue de huit costumes différents, tous à la mode de la fin du 15ème siècle.

 

George Sand évoque 8 tapisseries du même style, de la même série.

 

Ces tapisseries attestent d'une grande habileté de fabrication et d'un grand goût mêlés à un grand savoir naïf chez l'artiste inconnu qui en a tracé le dessin et indiqué les couleurs. Le pli, le mat et les lustrés des étoffes, la manière, ce qu'on appellerait aujourd'hui le chic dans la coupe des vêtements, le brillant des agrafes de pierreries, et jusqu'à la transparence de la gaze, y sont rendus avec une conscience et une facilité dont les outrages du temps et de l'abandon n'ont pu triompher.

 

Dans plusieurs de ces panneaux, une belle jeune enfant, aussi longue et ténue dans son grand corsage et sa robe en gaine que la dame châtelaine, vêtue plus simplement, mais avec plus de goût peut-être, est représentée à ses côtés, lui tendant

ici l'aiguière

 

 

et le bassin d'or,

un panier de fleurs

ou des bijoux,

ailleurs l'oiseau favori.

 

 

 

– Il s'agit de Claude.

 

– c'est Claude qui tient les objets,

– dans Le Goût ? Mais une aiguière est destinée à contenir de l'eau et n'a pas habituellement cette forme ! Le geste de Mary y mettant le bout des doigts peut prêter à confusion si la tapisserie est en mauvais état.

– dans L'Odorat (plutôt un plat)

– est-ce L'Odorat ? Mais le panier est sur le banc avec le singe !

– dans Le Toucher-La Tente

– est-ce Le Goût ? Mais c'est Mary qui tient le perroquet !

Elle oublie le positif de L'Ouïe, le miroir de La Vue, le coffret de La Tente. Et elle n'évoque aucun lion !

Même si le souvenir de George Sand est devenu un peu flou avec le temps, nous reconnaissons sans peine les six tapisseries actuelles.

Dessins de Maurice Sand (la gravure les a inversés)

La suite du texte sandien évoque deux tapisseries.

La question se pose de savoir s'il s'agit de celles qui ont disparu et qui encadraient peut-être la série initiale de La Dame.

Mary, seule, y serait assise de face sur son trône royal : reine de France sur l'une et duchesse-reine douairière sur la seconde, dans toute la majesté de son titre, dans toute la gloire éblouissante de sa beauté et de sa jeunesse. Toutes les vierges en majesté du Moyen Âge et de la Renaissance peuvent aider chacune et chacun d'entre nous à imaginer ces deux tapisseries. A ses côtés, les licornes et le lion portaient peut-être des écus ou des capes ou tenaient les hampes des oriflammes aux armes d'Antoine Le Viste.

L'Illustration du 3 juillet 1847

Commentaires

Dans un de ces tableaux, la belle dame est assise en pleine face, et caresse de chaque main de grandes licornes blanches qui l'encadrent comme deux supports d'armoiries. Ailleurs, ces licornes, debout, portent à leurs côtés des lances avec leur étendard.

– George Sand peut-elle avoir inventé ces deux tapisseries différentes où Mary est assise en majesté ? On ne peut les confondre avec l'une des 6 tapisseries actuellement exposées.

– Il est difficile de savoir si l’expression « caresse de chaque main de grandes licornes blanches » signifie que Mary, représentée "en majesté", caresse l’encolure ou le dos de chaque licorne, ou bien chacune des cornes qui pourraient alors être le sceptre fleuronné et la verge fleurie reçue lors de son couronnement.

Ailleurs encore, la dame est sur un trône fort riche, et il y a quelque chose d'asiatique dans les ornements de son dais et de sa parure splendide.

pas de trône "fort riche" dans les tapisseries qui ont survécu.

la coiffe de Mary peut apparaître comme "asiatique".

le pavillon de Mon seul désir n'a que son sommet vaguement asiatique et George Sand ne pouvait le confondre avec un "dais" sous lequel Mary se serait tenue, assise : il ne peut donc s'agir de cette tapisserie.

(plus loin dans le texte à propos du prince Zizim)

Et, lorsqu'elle s'assied sur le trône avec une sorte de turban royal au front

est-ce La Vue ? Mais pas de trône apparent. La chevelure tressée se termine par une aigrette, mais est très longue dans le dos.

Ce texte a été repris à l'identique dans Autour de la table, Paris, éd. Dentu, 1862, p. 337-344.

 

A la lumière (?) de ce texte-souvenir, est-on en droit de penser que la tenture originelle de La Dame à la Licorne était constituée de 7 tapisseries et que l'histoire tissée de Mary Tudor Brandon pourrait être reconstituée comme suit ?

 

1- Le Trône n°1 : elle est reine de France.

2- Le Goût : elle envoie des bijoux à son frère.

3- L'Ouïe : Louis XII est mort, elle est recluse à l'Hôtel de Cluny.

4- La Vue : elle craint son retour en Angleterre, elle envoie le Miroir de Naples à son frère. Elle est assise, non sur un trône, mais sur un banc.

5- L'Odorat : elle n'est plus reine, elle perd sa couronne française.

6- La Tente - Mon seul désir : elle attend à Calais le bateau pour Douvres. C'est l'instant de formuler son désir, celui de Mary, celui de Claude, celui d'Antoine Le Viste, et pourquoi pas celui du peintre, comme une conclusion (selon le principe de réalité) et un espoir (selon le principe de plaisir). Deux remarques qui désignent l'accomplissement d'un cycle : Mary porte une robe rouge comme celle qu'elle portait à son arrivée à Abbeville et le collier qu'elle dépose dans le coffre est celui qui orne son cou dans Le Goût, première tapisserie de la série des Cinq Sens. C'en est bien fini !

Dans un article paru dans le numéro 17 du The Metropolitan Museum Journal de 1984, Helmut Nickel, alors conservateur de la section des armes et armures (Curator of Arms and Armor) du musée new-yorkais, proposait cette tapisserie comme une version alternative du sens du toucher pour accrochage sur un mur plus large :

« The tapestry A mon seul désir, with the Lady handling her jewelry and he two heraldic beasts grasping the tent flaps, could easily be taken as an allegory of the sense of touch. The Touch panel, with the lady holding the banner-shaft in her right hand and touching the Unicorn's horn with her left, might have been designed as an alternative piece, to be used depending on the wall space available. In that event the series could be divised into two groups of three : Sight, Hearing, Touch ; and Taste, A mon seul désir, Smell. » Mais pour ajouter tout aussitôt : « Touch, in any case, appears to be from a different hand. »

7- Le Trône n°2 : elle est duchesse-reine ; duchesse de Suffolk et reine-douairière de France.

Symbolique du nombre 7 : le nombre sept représente un cycle temporel complet. Tout comme une nouvelle semaine recommence après le septième jour, le temps "français" de Mary (sept mois : octobre 1514 - avril 1515) est achevé et un nouveau cycle "anglais" de sa vie le continue.

La série de 7 tapisseries, conçue et tissée entre 1515 et 1520 par exemple, uniquement centrée sur Mary, sur son séjour parisien en tant que reine de France, se termine comme elle a commencé, royalement. (7, nombre sacré, de la Perfection, de l'Equilibre, de la Pureté et de l'Harmonie. De l'Amour aussi car lié à Vénus).

La racine hébraïque "sheb-" de "sept" se réfère :
à la complétude, la totalisation et à la perfection des cycles. C'est ainsi qu'est utilisé le chiffre "sept" dans l'Ancien Testament.
à la cessation et au repos.

La racine "sep-" signifie "vénérer, honorer, rendre hommage" : ainsi le terme latin sepelire "rendre les derniers honneurs" a donné "ensevelir" (rendre les derniers devoirs : enterrer, inhumer, brûler) (sepelire corpus : mettre un corps sur le bûcher) (sepelire : anéantir, faire disparaître, faire cesser - faire dormir d'un profond sommeil) et "sépulture".

Mary est exposée dans sa transcendance de Divinité (Marie) et de Reine (Mary) intouchable et inaccessible (sur une île "spatiale") et montrée dans des occupations "familières" de cour royale comme substrat à sa propre histoire de reine-femme à laquelle sont attribuées des "faiblesses" que l'Histoire rapporte. "Ici"' du microcosme parisien et "ailleurs" du fond macroscopique où flottent les îles.
Ainsi pour le "désir". Pour demeurer "désir"', il doit maintenir son objet à une distance adéquate, dans une tension permanente entre "ici" et "ailleurs". La septième et dernière tapisserie de la tenture initiale, Le Trône 2, devait, après "la faute", clore l'histoire de Mary comme une épopée, divine et royale, en s'installant à nouveau sur son trône de gloire.

« L'imaginaire de la matière et de la vie procède d'une distinction traditionnelle en quatre éléments sur laquelle vient se greffer une division évolutive en trois stades rapportés soit aux personnes de la trinité (âges du Père, du Fils et de l'Esprit, selon la distinction joachimite ; âges du Vide, de la Loi et de l 'Amour suivant la prophétie dite d'Elie). D'une manière générale la matière est analysée suivant un schéma quaternaire qui répond aussi aux quatre directions de l'espace, et le temps suivant un schéma ternaire, qui structure également la démarche de la raison dans les déductions syllogistiques comme dans les phases de la dialectique. L'association des schémas ternaire et quaternaire fonde le septénaire qui est marque de la création. » (Claude-Gilbert Dubois, L'Imaginaire de la Renaissance). Et dans Mots et règles, jeux et délires, p.172, le même auteur écrit : « 7 est (le nombre) de la Création, ou dynamisation de la Nature matérielle par l'Esprit incarné 3 (issu de l'accouplement de 1 et 2, esprit et matière, masculinité et féminité). »

Voilà pourquoi il a peut-être existé initialement 7 tapisseries de La Chasse à la licorne et de La Dame à la licorne, comme il a été conçu les 7 jours de la Création, les 7 patriarches, les 7 péchés capitaux, les 7 vertus, les 7 dons du Saint-Esprit accordés aux chrétiens, les 7 sacrements de l'Église catholique, les 7 paroles du Christ en croix, les 7 douleurs de la Vierge, les 7 roses de sa couronne, les 7 fêtes la célébrant, tous les 7 de l'Apocalypse… et les 7 nains de Blanche Neige !

La Dame de Jean Perréal est née d'une « masse bouillonnante de métaphores qui tendaient à cette idée que le monde est une harmonie mathématisable. La fonction sémiologique de l'univers, ce ne sera plus d'être la traduction d'un message qui lui est extérieur, mais de pouvoir laisser traduire son texte dans une langue codée dont on détient la clé : équations et formules. C'est là peut-être la plus grande des révolutions coperniciennes opérées par le [16ème] siècle. » (Claude-Gilbert Dubois, L'Imaginaire de la Renaissance).

7 tapisseries à l'insistance répétitive où s'exprime une compulsion de répétition, comme un rêve récurrent et cauchemardesque, la douleur d'une écharde inatteignable, la béance d'un vide intérieur où s'engloutit toute ardeur à vivre, un souvenir aux remords lancinants.

Au Moyen Âge, les sens était hiérarchisés : sens serviles du goût et de l'odorat, sens cognitif du toucher, sens nobles de la contemplation : la vue et de l'ouïe. L'ordre des Cinq Sens attendu en ce début de 16ème siècle est complètement chamboulé pour mieux celer le secret d'Antoine Le Viste. Dans ce désordre des Sens voulu par le peintre, l'histoire de Mary disparaît, diluée, quasi illisible jusqu'en 1981.

Les 7 possibles tapisseries de 1515
(dans l'ordre chronologique des événements)

1
2
3
4
5
6
7

Mary seule

assise ?

 

 

Claude à gauche

Mary à droite

4 arbres

 

Mary à gauche

Claude à droite

4 arbres

Mary seule

assise

2 arbres

Claude à gauche

Mary à droite

4 arbres

Mary à gauche

Claude à droite

4 arbres

 

Mary seule

assise ?

 

 

L 4,60

H 3,75

+ large

L 3,68

H 2,90

L 3,30

H 3,10

L 3,20

H 3,67

L 4,70

H 3,76

+ large

Le Trône 1
Le Goût
L'Ouïe
La Vue
L'Odorat

Le Toucher

(La Tente)

Le Trône 2

Composition savamment réfléchie : alternance des positions à droite et à gauche, diverses symétries.

Les pièces où Mary est assise sont réparties harmonieusement en 1, 4 et 7, par souci d'équilibre de l'ensemble.

 

 

L'artiste préfère l'impair

 

De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l'Impair
Plus vague et plus soluble dans l'air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

Paul Verlaine, Art poétique

 

Helmut NICKEL, conservateur des armes et armures au Metropolitan Museum of Art de New York écrit en 1984 : « In designing a set of tapestries an odd number would lend itself more naturally to a symmetrical arrangement than an even one. » Soit : « Lors de la conception d'un ensemble de tapisseries, un nombre impair se prête plus naturellement à une disposition symétrique. »

Helmut Nickel étudie tout d'abord la tenture de La Chasse à la licorne pour déterminer l'ordre d'accrochage des tapisseries. Un artiste, travaillant ses croquis sur papier, recherche avant tout une composition symétrique bien équilibrée, sans se soucier des endroits où les tapisseries seront accrochées. « Même dans leur état mutilé, les cinq tapisseries de la "première série" de La Chasse à la licorne donnent l'impression d'un tel équilibre. »

Puis, désirant établir une telle recherche à propos de La Dame à la Licorne, il écrit :
— que deux tapisseries ont été conçues sur le thème du Toucher (une autre solution, plus souple) pour un accrochage adaptable aux espaces muraux disponibles en cas de voyage. Dans ce cas, la série pourrait être divisée en deux groupes de trois : La Vue, L'Ouïe, Le Toucher, Le Goût ; et Mon seul désir, L'Odorat.

— que les tapisseries peuvent être classées selon le code numérique des armes d'Antoine Le Viste. Ainsi, dans La Vue, elles sont représentées une seule fois ; dans L'Ouïe, deux fois ; dans Le Toucher et dans La Tente, trois fois ; dans Le Goût, quatre fois ; dans L'Odorat, cinq fois. Une erreur toutefois puisque dans L'Odorat, elles n'apparaissent que quatre fois ! Mais H. Nickel compte deux représentations des armes dans la bannière tenue par le lion qui se replie sur elle-même, manière ingénieuse trouvée par l'artiste… et par H. Nickel !

Helmut NICKEL, "About the Sequence of the Tapestries in The Hunt of the Unicorn and The Lady with the Unicorn", Metropolitan Museum of Art Journal, n° 17, 1984, p. 9-14.

 

 

Voici des faits qui pourraient expliquer la vision de ces deux tapisseries que George Sand signale.

07 Juillet 1845 : séance extraordinaire du Conseil Municipal de la ville de Boussac, à deux heures de l'après-midi, sous le présidence du maire, Vincent Narbonne.

M. le Maire expose :

1- Que les tentures de tapisseries qui ornaient le petit salon du balcon du château, propriété de la ville, avaient il y a quelques années été détachées de leurs cadres pour faire place à des réparations intérieures de cet appartement et provisoirement déposées dans un placard ;

que ces tapisseries ayant disparu, le bruit se répandit que M. Mouzard-Sencier, ancien Sous-Préfet, les avait emportées avec ses objets mobiliers, au mois d'avril dernier, époque d'une courte apparition par lui faite en cette ville pour les emballer ;

que lui Maire lui ayant donné avis de ce bruit, M. Mouzard-Sencier avait renvoyé par le courrier de Gouzon un morceau de tapisserie, sans enveloppe et avec une simple carte à son adresse ;

il a été reconnu que ce morceau avait subi des coupures du haut et du bas et sur les côtés ; par suite des souvenirs de plusieurs membres du Conseil et d'après l'enquête faite séance tenante, il a été reconnu que le morceau renvoyé n'était qu'un fragment des tapisseries qui avaient décoré le petit salon du balcon, que toutes les autres parties avaient disparu ; qu'il était plus que probable que les parties manquantes avaient été emportées par M. Mouzard-Sencier.

Le Conseil ne voulant pas recevoir la partie renvoyée parce qu'elle avait été coupée et que les autres portions n'y étaient pas jointes, a pensé que c'était le cas de déposer provisoirement le morceau renvoyé aux archives de la Mairie et de prendre telles mesures que de droit pour la réintégration des autres morceaux indûment soustraits.


Sur quoi le Conseil délibérant :

- attendu qu'il est constant en fait que des tapisseries précieuses ornaient le petit salon du balcon ; que ces tapisseries qui avaient été détachées provisoirement de leurs cadres et déposées dans un placard, en ont été retirées par M. Mouzard-Sencier, sans autorisation ; que d'après son propre aveu, il avait fait un tapis de sol en la coupant de la partie que sur l'avis de M. le Maire, il lui a renvoyée, sans aucune précaution de conservation ; qu'il ne saurait être douteux qu'il a retenu les morceaux qui manquent encore et qu'il retient indûment ;

- attendu qu'aux termes de l'article 1382 du Code civil par suite duquel tout fait quelconque de l'homme qui cause un dommage oblige celui-ci par lequel il est arrivé à le réparer,

- est d'avis que c'est le cas d'autoriser M. le Maire de Boussac à poursuivre, par toutes voies de droit et par devant tous les juges compétents, aux frais de la commune s'il y a lieu, M. Mouzard-Sencier, ancien Sous-Préfet de Boussac, aux fins d'obtenir la restitution des morceaux de tapisseries par lui soustraits au préjudice de la ville de Boussac et de le faire condamner en tous dommages et intérêts envers la commune lésée et à tout autre point de droit.

"Le petit salon du balcon" ne peut être que la pièce appelée aujourd'hui "la chambre de George Sand" dans laquelle existent deux emplacements de tapisseries et dont le balcon surplombe la vallée de la Petite Creuse.

Cette hypothèse de huit tapisseries mérite d'être discutée.

En 1831, un projet d'excursion à Boussac à l'initiative de Charles Duvernet, semble avoir été annulé en mai. « Je crois bien qu'à moins que Latouche ne vienne dans le pays (ce que je ne crois pas du tout), je n'irai point à Boussac. Charles n'est pas assez bien guéri pour entreprendre une course de plusieurs jours sur les maigres flancs d'un locatis. » (lettre de Nohant, après le 16 mai 1831, à Émile Regnault).
Comme Latouche n’est pas venu, le voyage est abandonné : « Non, je n'irai pas m'exposer parmi des gens aussi barbares que les boussaquins, à moins que le petit Jules [Sandeau] ne m'y donne rendez-vous. »

Entre 1831 et 1841, aucun voyage à Boussac n'est signalé dans ses carnets ou sa correspondance. Pourtant, il faut bien, si elles ont existé, qu'elle ait vu ces tapisseries. Les découvre-t-elle quand elle commence d'écrire Jeanne, à Boussac même ?

1841 : date du début de l’écriture du roman Jeanne : George Sand a-t-elle vu 8 tapisseries (dans les trois salons, deux grands et un petit) ?

― De 1832 à 1848 : Vincent Narbonne est maire de Boussac. Il semble avoir l’œil sur les tapisseries du château car il en mesure certainement la grande valeur artistique et désire fortement qu’elle reste la propriété de la ville de Boussac.

― Vers 1840-1841-1842 ou avant 1840 ? : " les tentures de tapisseries " (combien ? et appartenaient-elles à la tenture de La Dame ?) " qui ornaient le petit salon du balcon du château " ... " avaient il y a quelques années été détachées de leurs cadres pour faire place à des réparations intérieures de cet appartement et provisoirement déposées dans un placard. " Le " petit salon du balcon " est de dimensions modestes et les espaces verticaux possibles sont limités. Deux murs peuvent prétendre à l’accrochage de deux tapisseries : l’un, à gauche en entrant, face à la fenêtre, d’une longueur de 2,60 m ; l’autre, dans l’alcôve où se tient le lit, de 2,30 m. : reste 6 tapisseries exposées (+ 2 ? à l’abri)

― Début juillet 1841 : Prosper Mérimée découvre La Dame à la Licorne : " Toutes les six représentent une très belle femme " [...] " Cinq des six tapisseries sont en fort bon état. La sixième est un peu mangée des rats " : 6 tapisseries (+ 2 ?)

― 31 mars 1842 : Antoine Morin envoie un devis pour la restauration de six tapisseries et de deux salles : 6 tapisseries (+ 2 ?)

― 29 septembre 1842 : relevés d’Antoine Morin : 6 tapisseries (+ 2 ?)

― 14 janvier 1843 : Mouzard-Sencier sous-préfet logé au château jusqu’au 6 avril 1845 : 6 tapisseries (+ 2 ?)

07 juillet 1845 : séance extraordinaire du conseil municipal : ces tapisseries, découpées et volées, disparaissent : (– 2 ?)

Sans en donner le nombre, Jean-François Bonnafoux paraît leur restituer leur identité en les intégrant à La Dame à la licorne : « Une partie des belles tapisseries du château de Boussac, qui ont servi à orner l'appartement de Zizim dans la tour de Bourganeuf, a failli passer entre les mains des infidèles. »

Du 4 au 7 septembre 1845 : George Sand, en excursion à Boussac et aux Pierres Jaumâtres, visite le château : elle ne peut voir que 6 tapisseries.

― Juillet 1847 : George Sand, dans le magazine L'Illustration, évoque 8 tapisseries dans deux salons : « Sur huit larges panneaux qui remplissent deux vastes salles, on voit le portrait d'une femme, la même partout, évidemment ». Est-ce un souvenir de 1841 ou d'avant ?

― Entre 1841 et 1847 : 6 ans expliquent-ils un brouillage possible des souvenirs. Ou bien les 2 (?) tapisseries disparues, « des tapisseries précieuses », n’appartiennent pas à la tenture de La Dame.
Si non : pourquoi l’évocation du trône, du dais, des deux licornes ? « la belle dame est assise en pleine face, et caresse de chaque main de grandes licornes blanches qui l’encadrent […] Ailleurs encore, la dame est sur un trône fort riche […] les ornements de son dais »
 

Il faut reconnaître que le souvenir de George Sand manque de précision et sa description dans L’Illustration peut souvent être prise en défaut. Elle n'a logé au château, dans " le petit salon du balcon " qu'en 1870. Donne-t-elle la solution à notre question quand elle écrit dans le Journal d’un voyageur pendant la guerre, le dimanche 2 octobre 1870 : « Je ne demanderais, maintenant que je suis sur la trace de cette explication, qu’un quart d’heure d’examen nouveau desdites tentures pour trouver, dans le commentaire des détails que ma mémoire omet ou amplifie à son insu, une solution tout aussi absurde qu’on pourrait l’attendre d’un antiquaire de profession. »

Le premier voyage attesté de George Sand à Boussac et Toulx-Sainte-Croix date du début d'octobre 1841. Combien de temps ? Avec qui ? Est-elle entrée au château ? A-t-elle vu les tapisseries ? Aucune précision n'est apportée sur ce voyage mais le projet du roman Jeanne l'a immédiatement suivi puis abandonné pendant trois ans.

En 1844, elle choisit Boussac pour résidence à Pierre Leroux qui désire exercer son ancien métier d'imprimeur. On peut penser qu'elle connaissait bien la région boussaquine pour la conseiller à un ami, région qu'il quittera définitivement en 1848.
Cette même année, apparition de Boussac, de La Dame et de Toulx-Sainte-Croix dans son roman Jeanne.

En 1845, du 4 au 7 septembre, George Sand fait une excursion de trois jours à Boussac et aux Pierres Jaumâtres avec Frédéric Chopin et la famille de Pierre Leroux. Lors de la visite au château, elle écrit que le peintre Eugène Lambert, dit Tortillard, a perdu un porte-cigare. Elle n'évoque pas les tapisseries. Lui a-t-on parlé de la disparition des tapisseries du petit salon ?

En 1847, paraît son article dans L'Illustration.

Il semble que George Sand ne revienne pas à Boussac entre septembre 1845 et 1859.

En 1859 : George Sand, Alexandre Manceau et l'actrice Adèle Bérengère, qui était aussi sa « dame de compagnie, au cours du voyage du 28 mai au 29 juin qui les conduira de Nohant en Auvergne et en Velay, s'arrêtent à Boussac. « Nous allons voir le château et les tapisseries. » Elle n'en écrira pas plus. Le trio loge, à l'aller et au retour, chez « Villebanois à Boussac, hôtel toujours propre et bien tenu. »

En 1870, lors de son séjour prolongé, du 28 septembre au 9 octobre, invitée au château pour fuir une épidémie de variole à Nohant, les tapisseries sont sous ses yeux chaque jour. Et même la nuit.

Prosper Mérimée connaît le même problème quand il écrit, en juillet 1841, quelques jours après sa visite du château : « Dans une des tapisseries la femme est assise les jambes croisées sous une tente », mélangeant apparemment La Vue et Le Toucher/La Tente. Pressé, s'est-il contenté d'un simple examen, même sérieux, sur l'état des tapisseries, et grosso modo sur leur dessin ? Lui montre-t-on les (deux ?) tapisseries recluses roulées dans le placard ? Il les déroule, les regarde rapidement si bien que quelques jours plus tard et plus loin, il confond en sa mémoire l’un des Trônes avec le Toucher/La Tente. La composition quasi identique de toutes les tapisseries peut brouiller le souvenir des détails et permettre la confusion entre deux tapisseries.

Il note aussi dans sa lettre : « Il y en avait autrefois à Boussac plusieurs autres, plus belles me dit le maire, mais l’ex-propriétaire du château – il appartient aujourd’hui à la ville – un comte de Carbonnière les découpa pour en couvrir des charrettes et en faire des tapis. On ne sait ce qu’elles sont devenues. » Dans cette remarque du maire Vincent Narbonne, énoncée deux avant l’arrivée de Mouzard-Sencier au château, rapportée par Prosper Mérimée, rien ne permet d’affirmer la présence d’une dame, d’un lion et d’une licorne. Les tapisseries que le comte de Carbonnière découpe pouvaient être d’une autre tenture, complètement différente. Un inventaire dressé au château de Boussac en 1792 signale l’existence de « seize pieces de tappisserie d’hautelice en grand personnaige » sans plus de précisions. (Archives départementales de la Creuse, cote 1E 520)

Résumons :

  • si 2 (?) tapisseries ont disparu et s’il en reste 6 actuellement, c’est qu’il y en avait 8 au départ. (8 – 2 = 6).
  • soit ces tapisseries appartenaient à la tenture de La Dame : 7 tapisseries initiales + 1 (Pavie) dix ans plus tard.
  • soit ces tapisseries n’appartenaient pas à La Dame : la tenture initiale ne comprenait que 5 tapisseries, celles des cinq sens/Mary du musée de Cluny (auxquelles s’est ajoutée la tapisserie Pavie dix ans plus tard).

La symbolique du nombre 5 :
 « Le nombre 5 tire son symbolisme de ce qu'il est, d'une part, la somme du premier nombre pair et du premier nombre impair (2+3) ; d'autre part, le milieu des neuf premiers nombres. Il est signe d'union, nombre nuptial disent les Pythagoriciens ; nombre aussi du centre, de l'harmonie et de l'équilibre. Il sera donc le chiffre des hiérogamies, le mariage du principe céleste et du principe terrestre de la mère. 
Il est encore symbole de l’homme (bras écartés, celui-ci paraît disposé en cinq parties en forme de croix : les deux bras, le buste, le centre — abri du cœur — la tête, les deux jambes). Symbole également de l'univers : deux axes, l’un vertical et l’autre horizontal, passant par un même centre ; symbole de l'ordre et de la perfection ; finalement, symbole de la volonté divine qui ne peut désirer que l’ordre et la perfection.
Il représente aussi les cinq sens et les cinq formes sensibles de la matière : la totalité du monde sensible. »
(Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, Robert Laffont, 1982, p. 254-258)

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Il semble qu'un seul salon, (la grande salle), soit ouvert aux visiteurs :

Jean-François Bonnafoux, conservateur du musée de Guéret de 1838 à 1849 puis journaliste-écrivain, note en 1850 : « Dans une pièce des appartements qui sont affectés au logement du sous-préfet, on montre aux visiteurs des tapisseries de haute lisse qui servirent à orner la prison dorée de l’infortuné Zizim, lorsqu’il habitait la tour de Bourganeuf. La sultane favorite y est toujours représentée entourée des fleurs et des animaux qu’elle aime ; faisant de la musique, admirant des bijoux ou recevant l’hommage d’un étendard parsemé de croissants, jusque sur la hampe ; mais il est facile de reconnaître que son cœur est loin d’être satisfait. » (J-F. Bonnafoux, « Huit jours de vacances » dans Annuaire du département de la Creuse pour 1850, Guéret, Dugenest et Niveau, p. 238)

Henri Aucapitaine écrit en 1853 : « Dans un des salons actuels du Sous-Préfet, on voit trois pans de tapisserie de haute lisse. Ces trois morceaux excitent dans le cœur un sentiment indéfinissable de pitié, quand on songe qu’elles furent exécutées au château de Bourganeuf (Creuse), sous la direction du malheureux prince oriental Zizim, qui, sous le froid et brumeux de la Marche, cherchait à s'entourer des souvenirs de ce chaud et voluptueux ciel d’Orient qui l’avait vu naître. L’Almée du Sérail, la sultane favorite, y est toujours représentée, entourée de plantes et d’oiseaux orientaux, tantôt elle fait de la musique, elle admire des bijoux ou reçoit un étendard armorié à écusson semé de croissants. » (H. Aucapitaine, « Note sur les tapisseries du château de Boussac », Revue archéologique, vol. XIX, 1853, p. 15-16.)

 

 

— Site présentant 4 vues de la chambre de George Sand :

http://www.culture.gouv.fr/public/mistral/palissy_fr?ACTION=CHERCHER&FIELD_98=REF&VALUE_98=PM23000036

(pour voir les 4 vues : cliquer sur la flèche blanche dans le carré bleu tout en bas de la page)

Ce site donne les indications suivantes :
Historique
Entre 1840 et 1870, George Sand fit plusieurs séjours dans cette chambre, dont le décor date du milieu du 18e siècle.

Description
Cet ensemble de lambris, complété par des stucs, recouvre l'ensemble des murs d'une pièce rectangulaire. Les lambris comportent un soubassement délimité par une cimaise. Le mur sud présente une porte pleine (vers le côté droit) et une grande réserve. Le mur ouest comporte également une porte (vitrée dans la partie supérieure de son battant) et une grande découpe à l'avant d'une alcôve. Sur le mur nord se retrouve une réserve ainsi qu'une porte-fenêtre vitrée. Les lambris du mur est sont symétriquement organisés autour d'une cheminée en pierre : au-dessus ils forment trumeau, à gauche un battant de porte donne accès à un placard, à droite un même battant permet la circulation. L'ensemble est peint en gris clair, les moulures et les motifs sculptés sont rehaussés de vert d'eau.

Dimensions
h = 320 ; grands côtés : la = 370 ; petits côtés : la = 352 ; battant sud : h = 203, la = 96 ; battant ouest : h = 202, la = 78 ; alcôve : la = 206 ; porte-fenêtre : h = 262, la = 141 ; battants est : h = 205, la = 79

Objets rituels francs-maçonniques ? un tablier, une équerre, un niveau, une épée, un levier, une corde ?

— Voir aussi :
http://marcheursdeboussac.waibe.fr/article-23--le-saviez-vous-.html?
PHPSESSID=4f1c828b26483f2daffcd50903b7160f

 

 

Un parallèle avec la tenture de La Chasse à la licorne (peut-être du même artiste) fournira une autre solution plus acceptable par tous.

Il saute aux yeux que la tenture des Cloisters est formée de deux ensembles : 5 tapisseries centrales relatant la chasse à la licorne et la Passion christique : elles sont de même style et forment assurément un tout homogène, ce que soulignent les critiques. Les deux tapisseries extrêmes, de style différent, ont été ajoutées plus tard et leur interprétation les intègre bien dans le récit de la Passion.

Peut-être en est-il de même avec La Dame à la licorne : une tenture initiale de 5 tapisseries sur le thème affiché des Cinq Sens (en réalité la part française de la vie de la reine de France, Mary d'Angleterre) ; puis une sixième tapisserie, dix ans plus tard, du même style, pour évoquer la défaite de Pavie et la colère d'Antoine Le Viste et de l'artiste.

Dans les deux cas, la modalité initiale du nombre impair demeure.

 

 

A propos de Léon-Victor Mouzard-Sencier


La loi du 28 pluviôse an VIII (7 juin 1800) créa l'arrondissement de Boussac, composé des cantons de Boussac, Chambon, Châtelus, et Jarnages. Boussac, jusque là chef-lieu de district, devient le siège de la nouvelle sous-préfecture, qui est supprimée, avec d'autres en France, en 1926.

Vendu en 1833 à la municipalité de Boussac par Pauline de Carbonnières, racheté par le département, le château abrita, à partir de 1838, le siège de la sous-préfecture de Boussac, puis, après 1926, une caserne de gendarmerie.

 

Léon-Victor Mouzard-Sencier (1816-1894) fut :

Sous-Préfet de
Boussac (Creuse) : 1843-1845. Au printemps 1845, le maire de Boussac est nommé sous-préfet par intérim.
(remplacé par M. Lébraly, conseiller de préfecture, secrétaire-général de la Corrèze)
Semur-en-Auxois (Côte-d'Or) : 1846
Il fait partie des personnalités présentes à la séance du 27 avril 1846 où sont présentées les thèses de Charles-Louis Fourier ; son nom figure dans le rapport du commissaire de police.
http://www.charlesfourier.fr/article.php3?id_article=402

Clamecy (Nièvre) : 1849
Saint-Pol-sur-Ternoise (Pas-de-Calais) : installé le 8 janvier 1850.
Valenciennes (Nord) : 1851

Préfet de :
Aveyron : 1853
Somme : 1856
Loire : 1860
Nord : 1866
Rhône : 1870

Directeur Général du Personnel : 1868

Conseiller d'Etat : 1870

Pierre-Henry écrit dans son Histoire des Préfets, Nouvelles Editions Latines, 1950, page 187 :
" Il se signale par une très féroce répression à la suite de l'attentat d'Orsini, en 1858. Il subit de dures épreuves à Lyon, au 4 septembre, et dut d'avoir la vie sauve au procureur Andrieux, futur préfet de police de la République. "

Ce Louis Andrieux (1840-1931) participe, comme procureur, à la répression de l'insurrection d'avril 1871 qui secoue Lyon à la suite de la Commune de Paris. Ce coup d'éclat et son rapport parlementaire sur l'amnistie (partielle) des Communards lui valent d'être nommé Préfet de Police de Paris, après le triomphe des républicains en 1879. Il y fait preuve d'une rigueur sans faille.
Il n'est autre que le père "naturel" du romancier et poète Louis Aragon (1897-1982).
http://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Andrieux

 

 

La 8ème tapisserie, où Mary est absente, actuellement nommée Le Toucher n'est dessinée et tissée qu'après 1525. Cette pièce surnuméraire évoque la défaite française de Pavie et la grande colère d'Antoine Le Viste et de ses amis politiques.

De retour de sa geôle madrilène, après sa capture à Pavie, François 1er reprend le pouvoir. Il rappelle à l'ordre le Parlement dont Antoine Le Viste est quatrième Président, l'humilie et le menace en un Lit de Justice. L'absolutisme monarchique est en marche. Antoine et le peintre répondent avec cette tapisserie méprisante pour le roi, ancien captif et parjure.

Helmut Nickel apporte, sans s'en douter aucunement, une eau fraîche et vivifiante à mon hypothèse. Il écrit :

" Touch, in any case, appears to be from a different hand. Though its fleury background teeming with animals seems to be superficially the same as in the other tapestries, there are several beasts and birds, such as the lynx, the multicolored spotted panther, the pheasant, and the partridge, that are not to be found else where in the series. The genet this panel shares with Sight and Taste, its Lion, and particularly its shaggy-coated Unicorn look almost like different species. Another unusual feature is that the lynx. The panther, the genet, and both monkeys are collared, while in the other panels only some of the dogs (four out of nine) have collars. "

Soit : " Le Toucher [la tapisserie que je nomme Pavie], en tout cas, semble provenir d'une autre main. Bien que son fond fleuri regorgeant d'animaux semble être superficiellement le même que dans les autres tapisseries, il y a plusieurs animaux et oiseaux, comme le lynx, la panthère multicolore tachetée, le faisan, la perdrix, qui ne se trouvent pas ailleurs dans la tenture. La genette de cette tapisserie est différente de celles de La Vue et du Goût. Son lion, et en particulier sa licorne avec son pelage à longs poils raides ressemblent presque à des animaux d'espèces différentes. Un autre animal particulier est le lynx. La panthère, la genette, et les deux singes portent des colliers, tandis que dans les autres tapisseries, seuls certains chiens (quatre sur neuf) ont des colliers. "

Il me paraît difficile de reconnaître une genette dans les animaux entravés et je vois davantage un loup qu'un lynx.

Quant à la Dame, il écrit : " The Lady of Touch, furthermore, wears a dress markedly different in style from the others, and she is the only one with free-flowing, uncovered hair. " — " La Dame du Toucher, en outre, porte une robe très différente des autres par le style, et elle est la seule dont les cheveux non attachés tombent librement. "

En 1984, le Conservateur des Armes et Armures au Metropolitan Museum of Art de New York a remarqué, comme George Sand en son temps, que cette tapisserie "pose problème".

L'impression initiale qui s'en dégage pour qui la découvre pour la première fois est son caractère "glacial". " C'est une tapisserie tissée contre quelqu'un ! Une provocation ! " ai-je entendu dire dans la rotonde de Cluny. Pour sa part, George Sand écrivait dans son Journal d'un voyageur pendant la guerre de 1870 : " Dans un des tableaux, la dame prend des bijoux dans une cassette ; dans un autre, elle joue de l'orgue ; dans un troisième, elle va en guerre, portant un étendard aux plis cassants, tandis que la licorne tient sa lance en faisant la belle sur son train de derrière. "

Helmut NICKEL, "About the Sequence of the Tapestries in The Hunt of the Unicorn and The Lady with the Unicorn", Metropolitan Museum of Art Journal, n° 17, 1984, p. 9-14.

 

 

La Dame et La Chasse à la licorne des Cloisters ont subi toutes les deux les mêmes outrages du temps et des humains : découpées, employées à protéger sols, meubles, fruits et légumes. La cinquième tapisserie de La Chasse, celle de la capture de la licorne par une jeune femme dont il ne reste que deux morceaux, rappelle la disparition des deux tapisseries extrêmes de La Dame avec Mary en majesté.

Je pense que le même artiste, Jean Perréal, a conçu quatre séries de tapisseries fort célèbres : La Chasse à la Licorne des Cloisters à New York, La Dame à la Licorne de Cluny, L'Histoire de Persée d'une collection privée et Les Femmes illustres (ou vertueuses) du Boston Museum of Fine Arts.

 

 

Il semblerait que Prosper Mérimée n'ait pas vu les deux Trônes en 1841 lors de sa visite à Boussac puisqu'il ne parle que de 6 tapisseries.

Lettre de Prosper Mérimée
à Ludovic Vitet
le 18 juillet 1841

Commentaires

 

… il y a dans ces tapisseries quelque chose de singulier qui permet de croire … qu'elles ont été faites pour le fils du Grand Turc. Toutes les six représentent une très belle femme… richement habillée et d'une façon toute orientale.

 

 

Mis à part les trois croissants dont le caractère oriental est sans doute moins immédiat de nos jours, peu d'éléments franchement oriental apparaissent sur les six tapisseries : les coiffes de La Vue, Le Toucher/La Tente, L'Ouïe (?) ; les orangers (?), le pavillon dans sa partie supérieure. C'est peu, à mes yeux.

 

 

C'est toujours la même personne,

quelquefois accompagnée d'une suivante.

 

 

Un air de ressemblance donc entre tous les portraits de Mary que note aussi George Sand

4 pièces sur 6, sauf Le Toucher/La Tente et Pavie où Claude est absente.

 

 

Chaque bête tient entre ses pattes une lance bleue …

 

 

sauf dans La Vue et Pavie.

 

 

Lion et Licorne portent de plus sur le dos un écu avec les mêmes armoiries.

 

 

uniquement dans 3 pièces : L'Odorat, Goût et Pavie.

 

Dans une des tapisseries la femme est assise

les jambes croisées

sous une tente dont le sommet porte cette inscription A MON SEUL DESIR.…

 

 

confusion évidente entre Le Toucher/La Tente et La Vue (?) ou une autre tapisserie, celle/s dont parle George Sand : " elle s'assied sur le trône avec une sorte de turban royal au front… Ailleurs encore, la dame est sur un trône fort riche, et il y a quelque chose d'asiatique dans les ornements de son dais et de sa parure splendide. "

comment le voir sous la jupe ? La direction des plis, peut-être. Le remarquer dénote une observation attentive.

le banc du Toucher/La Tente induit-il à "voir" en ses souvenirs Mary assise ? Il est très difficile d'admettre qu'il a existé 2 tapisseries (sur l'une, Mary est assise ; sur l'autre, debout) avec la même devise au fronton du pavillon. Il s'agit donc d'une confusion de Mérimée. En est-il de même pour George Sand ? Que n'ont-ils dessiné et/ou décrit chaque tapisserie avec précision !

 

 

... figurent toujours un lapin blanc et un singe…

 

 

sauf dans L'Ouïe pour le singe ! L'erreur est pardonnable ! Quant au seul lapin, ils sont toute une ribambelle !

 

Que penser de Prosper Mérimée qui commence sa lettre quelques jours après sa visite au château (quel jour ?), à Bourges vers le 16 juillet, peut-être à partir de notes prises sur place ? Notes précises et nombreuses ? Le 8 septembre 1846, le sieur Henri Baudot, président de la commission des antiquités de la Côte d'Or, adresse au préfet de ce département une lettre pour se plaindre de la visite de Prosper Mérimée à la crypte de Saint-Bénigne : " Sans doute pressé par le temps, il n'a pas pris celui de visiter la partie semi-circulaire au milieu de laquelle se trouve le tombeau de Saint Bénigne et dont le déblayage n'est que commencé. L'obscurité qui règne dans cette partie de la crypte aurait demandé la présence de flambeaux que M. l'Inspecteur n'a pas cru devoir faire venir ".

Dans sa réponse, l'accusé récuse les allégations, donne des détails, plante quelques banderilles : " Au reste, Monsieur, l'opinion que vous pouvez avoir de la manière dont je m'acquitte de mes fonctions m'importe assez peu " et pour finir, porte l'estocade : " Jusqu'à présent, j'avais attribué à l'architecte seul les méfaits de la crypte de S. Bénigne : j'ai peine à croire que vous en réclamiez la responsabilité ".

Quel dommage que tous ses papiers et ses livres aient été détruits lors de l'incendie de l'immeuble qu'il habitait à Paris, le 23 mai 1871, au second étage du 52 rue de Lille ! Des lettres certainement écrites par George Sand, les notes prises peut-être au château de Boussac…
Mérimée s'est-il contenté d'un examen, même sérieux, sur l'état des tapisseries, et grosso modo sur leur dessin. On l'imagine, passant d'une pièce à l'autre, déroulant les pièces si elles sont déposées à terre, mélangeant après dans sa mémoire les pièces du grand puzzle qu'il a vu.
La composition quasi identique de toutes les pièces peut brouiller le souvenir des détails et permettre la confusion entre deux tapisseries : La Vue et
Le Toucher/La Tente par exemple.

Pourquoi ni Prosper Mérimée ni George Sand ne signalent-ils le miroir ? Tous les autres objets sont notés : la tente, le coffret, le positif, le plat, le drageoir, la corne de Pavie. Mais pas le miroir ! La position assise de Mary, la seule fois, efface-t-elle le miroir des mémoires ? Il est vrai qu'il est petit ; il était encore plus petit qu'aujourd'hui puisque 50 cm ont été coupés dans la partie inférieure de la pièce ! Cette pièce était-elle en réparation ? Roulée ailleurs ? C'est celle qui a le plus souffert.

 

 

Daniel Dayen, président de la Société des Sciences Naturelles, Archéologiques et Historiques de la Creuse, dans son opuscule Itinéraires et séjours creusois de George Sand, aide à placer les jalons nécessaires à notre réflexion.

En 1831 : un projet d'excursion à Boussac à l'initiative de Charles Duvernet, semble avoir été annulé en mai. «  Je crois bien qu'à moins que Latouche ne vienne dans le pays (ce que je ne crois pas du tout), je n'irai point à Boussac. Charles n'est pas assez bien guéri pour entreprendre une course de plusieurs jours sur les maigres flancs d'un locatis "(lettre de Nohant, après le 16 mai 1831, à Émile Regnault). Latouche ne vint pas, le voyage ne se fit pas. " Non, je n'irai pas m'exposer parmi des gens aussi barbares que les boussaquins, à moins que le petit Jules [Sandeau] ne m'y donne rendez-vous. » 

En 1841 : juste après le passage de Mérimée en juillet, George Sand est à Boussac et Toulx-Sainte-Croix, au début d'octobre. Combien de temps ? Avec qui ? Est-elle entrée au château ? A-t-elle vu les tapisseries ? Pour l'heure, on ne sait.

En 1844 : elle choisit Boussac pour résidence à Pierre Leroux qui désire exercer son ancien métier d'imprimeur. On peut penser qu'elle connaissait bien la région boussaquine pour la conseiller à un ami, région qu'il quittera définitivement en 1848.

En 1845 : début septembre, elle fait une excursion de trois jours à Boussac et aux Pierres Jaumâtres avec Frédéric Chopin et la famille de Pierre Leroux. Lors de la visite au château, elle écrit que le peintre Eugène Lambert, dit Tortillard, a perdu un porte-cigare. Elle n'évoque pas les tapisseries existantes, ni les disparues.

En 1859 : George Sand, Manceau et l'actrice Bérengère, au cours du voyage du 28 mai au 29 juin qui les conduira de Nohant en Auvergne et en Velay, s'arrêtent à Boussac. Nous apprenons qu'il faut environ quatre heures pour effectuer avec des chevaux qui vont bien le trajet Nohant-Boussac. « Nous allons voir le château et les tapisseries. » Elle n'en écrira pas plus. Dommage… Au retour : « bon hôtel à Boussac, chez Villebanois très cher, mais très propre. Nous allons faire un tour au petit ravin comme la dernière fois. »

En 1870 : du 28 septembre au 9 octobre, soit 12 jours invitée au château pour fuir une épidémie de variole à Nohant. Les tapisseries sous ses yeux chaque jour. Elle en parle, vues de nuit.

En 1873 : sur le trajet vers l'Auvergne, avec sa famille et Edmond Plauchut, un arrêt à Boussac d'une demi-heure. Rien de plus.

On peut en conclure que George Sand a eu plusieurs fois l'opportunité de voir, d'examiner de près les tapisseries. Pourquoi dans son texte plus tardif du Journal d'un voyageur pendant la guerre de 1870 ne pose-t-elle pas le problème de pièces absentes (les deux Trônes) qu'elle aurait déjà vues ? Elle ne décrit que trois tapisseries, mais son propos en ces temps d'épidémie de variole et de guerre n'est pas d'esthétisme et d'histoire de l'art.

http://www.archive.org/stream/journaldunvoyag02sandgoog/journaldunvoyag02sandgoog_djvu.txt

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k103152s.r=Guerre+de+1870+%EF%BF%BD+1871.f2.langFR

 

Journal d'un voyageur pendant la guerre de 1870
Commentaires

 

Le salon est là… Le grand feu qu'on avait allumé dans la soirée continue de brûler, et jette une vive lueur. J'en profite pour regarder à loisir les trois panneaux de tapisserie du 15ème siècle qui sont classés dans les monuments historiques.

 

 

George Sand a bien examiné les tapisseries ! Elle peut dater approximativement l'œuvre.

 

 

Dans un des tableaux, la dame prend des bijoux dans une cassette ;

 

 

Le Toucher/La Tente. En réalité, Mary les dépose.

 

 

dans un autre, elle joue de l'orgue ;

 

 

L'Ouïe

 

 

dans un troisième, elle va en guerre, portant un étendard aux plis cassants, tandis que la licorne tient sa lance en faisant la belle sur son train de derrière.

 

 

Pavie. Ces 3 tapisseries cohabitaient à Boussac dans la même pièce. Les autres étaient tendues dans une autre pièce.
C'est la cavalière berrichonne qui parle !

 

Cette dame blonde et ténue est très mystérieuse, et tout d'abord elle a présenté hier à ma petite-fille l'aspect d'une fée.

Les fées ont des pouvoirs sur les humains, surtout sur certains hommes qui ne peuvent ensuite les oublier…

 

 

Pourquoi ces deux tapisseries que je persiste à nommer Trônes ont-elles disparu ?

 

Que sont devenues les deux tapisseries manquantes ? Perdues à jamais dans l'estomac des rats et dans les poubelles sous-préfectorales ? Anéantie par la bêtise, l'incurie et l'incompétence humaines ? D'autres ont-elles subi le même sort malheureux ? Les rats ne sont pas toujours des animaux à quatre pattes !

Dans tous les cas, il ne s'agit que de raisons essentiellement humaines : bêtise crasse, manque d'intelligence, inculture et ignorance de l'importance artistique, historique… de cette tenture.

Distinguons des raisons matérielles :
placées aux extrémités de l'ensemble, en position 1 et 8, il était peut-être plus "facile"' de les enlever sans créer un "trou" dans l'ensemble.
ces positions extrêmes ont-elles voulu qu'elles fussent décrochées en premier, roulées, déposées dans un coin, livrées à l'appétit de l'humidité et des rats, puis aux besoins matériels des habitants du château (découpage de tapis, protection de légumes, déménagement d'un piano…) ?

Distinguons aussi des raisons idéologiques :
consciemment ou inconsciemment, ces deux Trônes qui présentaient une reine couronnée ont-ils exacerbé, jusqu'à leur destruction complète, un sentiment anti-monarchique chez le sous-préfet logé au château de Boussac, siège de la sous-préfecture, de 1838 à 1926 ?

Un instant, imaginons ensemble Les Trônes 1 et 2. Le peu d'indications qu'en donne George Sand suffit pour replacer ces tapisseries disparues dans l'histoire même de Mary en tant qu'épouse de Louis XII et reine de France.

Le 5 novembre 1514, elle a été couronnée à Saint-Denis par le cardinal René de Prie, évêque de Bayeux et de Limoges, avant de faire son entrée dans Paris le lendemain.
Dans la basilique de Saint-Denis, après avoir été doublement mais modestement ointe à la tête et à la poitrine d'une huile sanctifiée (le roi bénéficie de neuf onctions du baume de la sainte ampoule de Reims), elle a reçu dans l'ordre chronologique de la cérémonie les regalia liées à la fonction royale (sans pouvoir l'exercer, même, ô paradoxe, si elle peut être nommée régente !) :

— l'anneau, emblème de la foi (sans laquelle il n'est de royaume solide et puissant) matérialisant d'abord son "mariage" avec l'Église, mais aussi ses "épousailles" mystiques avec le royaume de France

— le sceptre (en main droite) et la main de justice dite "de licorne" (en main gauche), "verges" d'autorité et de justice, symboles de la fonction royale et de l'autorité au temporel.
La reine reçoit une main de justice identique à celle du roi (d'une coudée sacrée soit 52,5 cm + 7 cm pour la main droite avec 3 doigts levés -pouce, index et médius- et 2 repliés), tous deux attributs qui témoignent de l'infaillibilité du couple royal.
Le sceptre est plus petit et de forme différente que celui du roi (qui mesurait environ 1,88 m et pesait 2,2 kg d'or) ; de charge symbolique moindre, il n'incarne pas le pouvoir de commandement car Mary n'aura pas le pouvoir de gouverner le royaume à la mort de Louis XII comme l'institue ce que l'on nommait "la loi salique"(la Lex Salica, la loi des Francs Saliens).

— les deux couronnes données en ces termes par le prélat officiant : " Plaise à Dieu vous couronner de gloire et justice, d'honneur et d'œuvre, de constance ". La "grande couronne", celle de Jeanne d'Évreux (femme de Charles IV) que le prêtre prend sur l'autel et pose sur la tête de Mary agenouillée ; les barons et les princes y portent la main pour la soutenir symboliquement (ce n'est pas celle "de Charlemagne" soutenue par les pairs de France pour le roi) et la "petite couronne".

 

Fanny Cosandey peut écrire : « A l'apogée des honneurs, la reine se voit donc signifier des restrictions par son sacre même, marquant son infériorité politique et juridique face au souverain … Il s'agit là d'un spectacle de majesté permettant de présenter la reine au royaume comme une personne royale et de l'investir politiquement, tout en signifiant, conjointement à sa grandeur, les limites de ses fonctions » (La Reine de France, symbole et pouvoir, Gallimard, 2000).

Puis la cérémonie s'est poursuivie par une messe où le temporel et le spirituel, Mary, l'État et l'Église ont été réunis. Mary y a reçu les mêmes offrandes que le roi (vin, pain d'argent, pain d'or, bourse de 13 pièces d'or), le même baiser de paix donné par le prélat officiant, avant de communier sous les deux espèces en utilisant peut-être comme calice le "canthare de Bacchus", coupe dite 'des Ptolémées'.

Retenons aussi lors du sacre la présence d'un dais installé sur un échafaud en face du chœur, abritant le trône de la reine ; ce dais, que l'on retrouvera le lendemain lors de l'entrée dans Paris, délimite un espace royal symbolique et réel que même les fils du roi ne peuvent fréquenter. Le sacré du trône royal, ce n'est aucunement sa dorure et son velours, mais essentiellement le gradin qui élevait la reine et le roi au-dessus de leurs sujets, et le dais, représentation physique de la voûte céleste.

Si nous revenons, toujours ensemble, le voulez-vous, au texte de George Sand, des traces de cette cérémonie de sacre sont repérables :
les deux cornes que Mary aurait tenues (la belle dame est assise en pleine face, et caresse de chaque main de grandes licornes blanches qui l'encadrent) sur cette tapisserie que George Sand a vue et que je nomme Le Trône 1 sont selon moi les représentations symboliques du sceptre et de la main de justice dite "de licorne" !
peut-on imaginer Mary coiffée de la couronne ? George Sand n'en parle pas pour Le Trône 1 et dans Le Trône 2, elle a " une sorte de turban royal au front ".
le trône et le dais de la seconde tapisserie disparue évoquée par George Sand (Ailleurs encore, la dame est sur un trône fort riche, et il y a quelque chose d'asiatique dans les ornements de son dais et de sa parure splendide) que je nomme Le Trône 2 rappellent la permanence de son titre de reine de France conservée sous le nom de reine-douairière après la mort de Louis XII et l'accession de François 1er.

 

Ces tapisseries par laquelle George Sand nous met " l'eau à l'imagination ", j'en ai cherché l'évocation dans tous les livres que j'ai consultés : Moyen Âge, Renaissance... Souveraines et souverains laïcs ou divins, la meute de leurs représentants : nobles et prélats de toutes hiérarchies…
"Mary en majesté", sacralisée aux yeux d'Antoine Le Viste et du peintre, dotée des insignes (île-estrade, chaise-trône, corne-sceptre,
turban-couronne), et des gestes du pouvoir
En 1515, Antoine Le Viste n'est pas encore au faîte de sa gloire. Il a de l'ambition. Il est marié ; veuf, il se remariera. Pourquoi renoncerait-il aux passions, à ses sens ? A son seul désir, celui d'avoir un fils ?
En 1525, c'est la grande colère d'Antoine Le Viste et de ses amis dits "conservateurs". La France menacée d'invasion et d'annexion, l'armée en déroute, le roi prisonnier, le royaume entre les mains de Louise de Savoie, régente, et du chancelier Duprat. Le Parlement, sous l'impulsion d'Antoine Le Viste et des autres présidents, convoque Duprat à comparaître, on rédige des remontrances que l'on porte à Louis de Savoie…

Les tapisseries de La Dame à la Licorne racontent des histoires de désirs et d'amours qui se sont entrecroisées comme fils de laine et de soie en 1514-1515 et qui eussent pu changer le cours de l'Histoire. L'artiste qui les a conçues a su génialement tisser en une seule suite de dessins des interprétations diverses pour à la fois sublimer cet amour d'Antoine Le Viste et celer son secret.

Un disque à écouter :

ttps://evemctelenn.bandcamp.com/album/la-dame-la-licorne

 

 

Anthoine, sous la dalle de pierre de l'église parisienne où tu fus étendu, que reste-t-il de toi ? Quel ver que tu as nourri, qui a survécu de ton cerveau se souvient encore de toi, ou sa multiple et lointaine descendance ? Mais ta Dame est toujours parmi les humains, belle et énigmatique. Mais sa chair de laine, sa peau de soie, son sang cent fois coloré, ont subi tout autant que ton corps friable les démangeaisons des dents du temps.

Ô manteaux pour tout usage : protéger de la gelée les tas des pommes de terre, couvrir les charrettes ou les sols, en morceaux découpés. " Cinq des six tapisseries sont en fort bon état. La sixième est un peu mangée par les rats. Toutes auront le même sort si on ne les tire de Boussac " argumentait Prosper Mérimée après sa visite au château creusois en juillet 1841. Ô toiles paria, abandonnées dans un coin de l'Hôtel de ville de Boussac où les rats et l'humidité attaquent les bordures.


A mon seul désir (64, 76) Cl. 10834 - D. S. 10349

1882 - Mémoire Plistat :
Réparation et rentrayage... Bouché les trous et rempli les parties arrachées.

1883 - Mémoire Lameire :
La Dame à la tente, mesurant 4,70 m sur 3,60 m
Avoir refait complètement une partie des fleurs sur fond pourpre 4,70 m x 0,60 m en moyenne. Plus dans le haut, partie de 0,50 m x 0,60 m. Plus partie d'arbres 0,40 m x 0,40 m. Plus le bord de la robe de la reine ; une partie du tabouret ; singe dans le bassin fond noir ; bordure du bassin ; avoir refait l'enceinte de l'île ; avoir enlevé les traces de blanc et retouches sur les reprises de laine d'autres couleurs.

" 1893 - Mémoire Lavaux :
6 janvier. Pour la reconstitution de la partie inférieure... 2m7766.

" 1943 - Brégère
13 avril. Devis : Dédoublage ; nettoyage ; étude, dessin ; teinture des laines et soies ; renchaînage de pièces anciennes cousues au fil ; pose des chaînes manquantes par stoppage à l'intérieur du tissu ; consolidation des chaînes usagées et vides de trame ; remplacement de reprises modernes par fragments anciens ; mise en état de la partie ancienne de la tapisserie par retissage en laines et soies assorties ; retouches des réparations modernes défectueuses ; rentrayage des déchirures ; mise à l'équerre ; couture des relais ; pose de toiles de renforcemen ; doublure en toile de lin ; pose de crochets de suspension sur sangle.
16 juin : Exposé technique précisant le détail des raccommodages subis par cette pièce depuis sa fabrication.

Principal personnage à robe jaune damassée bleu, vêtement rouge : le bas de la robe jaune est moderne, ainsi que la partie inférieure de la traîne du manteau rouge à revers bleu-vert ; pièce moderne dans la partie rouge. Jupe jaune : raccommodages modernes dans les noirs et marrons ; reprises défectueuses chaînes vides de trame ; forte usure des noirs ; trous de vers dans la tête.

Deuxième personnage à robe rouge : reprises modernes et chaînes vides dans les marrons ; reprises modernes, trous de vers et usure dans les foncés du corsage, aux épaules et à la manche ; trous de vers dans la tête.

Licorne : deux coupes verticales ; nombreux trous de vers ; pièce dans la partie inférieure des jambes.

Lion : usure des foncés dans la crinière ; trous de vers dans l'ensemble ; reprises modernes dans les pattes.

Tabouret : pièce moderne au pied droit ; reprises modernes et trous de vers.

Chien : coupe et reprise moderne dans la cuisse ; trous de vers dans la tête ; usure des noirs ; chaînes vides de trame.

Tente bleue : reprises modernes et chaînes vides à droite dans les noirs ; trous de vers à gauche.

Étendards : nombreux trous de vers ; reprises modernes à l'extérieur des hampes.

Terrain fleuri : à gauche, pièce et reprises modernes vers les plans d'arbustes, le dos du lion, sous le coussin, vers les lapins ; reprises modernes et coupe horizontale dans le prolongement des jarrets de la Licorne ; nombreux trous de vers dans les animaux ; agrandissement moderne de la partie inférieure.

Arbustes : à gauche, reprises modernes et trous de vers ; à droite, grande pièce moderne au centre des feuillages dans le houx ; nombreux trous de vers ; usure.

Fond rouge animé et fleuri : trois pièces sur le côté droit ; grande pièce moderne au coin supérieur droit ; trous dans le haut à droite ; deux pièces sur le milieu en haut ; coupe verticale à gauche de la tente ; reprises modernes et nombreux trous de vers dans les animaux et l'ensemble ; agrandissement moderne de la partie inférieure.

Vous venez de loin, du fond des âges d'incertitude et de rébellion ; vous revenez de loin, vous avez traversé le temps de feux et de tueries, les maelströms révolutionnaires, connu l'inculture du rond-de-cuir, la cupidité et l'imbécillité humaines.

Vous êtes la preuve, à égalité avec les pyramides et la photographie, que l'inéluctabilité de la disparition totale de notre corps nous oblige, en plus de procréer nos enfants, de concevoir la vie d'œuvres dont l'un des buts — le seul, inavoué ? — est de perpétuer notre corps, notre nom. Cette chose fut à nous, nous l'avons touchée, regardée, elle porte notre nom gravé, nos armes, notre portrait en buste ou en pied ; des parents, des amis, l'ont vue chez nous ; elle témoigne que nous avons existé, que nous fûmes beaux, forts et généreux. Non, je ne mourrai pas, mais je vivrai, entier et pour toujours, tant que la postérité se souviendra de moi. Pure licorne, lion royal, grand faste du costume et du logis. Extrême apparat, apparaître dans la magnificence avant de disparaître. Au luxe déployé sont liées proportionnellement les chances de survie. La mémoire humaine est un ver gourmand qui dispute sa pitance à ceux qui besognent dans le noir.

 

 

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