
Voici
des faits qui pourraient expliquer la vision de ces deux tapisseries que George
Sand signale.
07 Juillet 1845 : séance
extraordinaire du Conseil Municipal de la ville de Boussac, à deux heures
de l'après-midi, sous le présidence du maire, Vincent Narbonne.
M.
le Maire expose :
1- Que
les tentures de tapisseries qui ornaient le petit salon
du balcon du château, propriété de la ville, avaient
il y a quelques années été détachées de leurs
cadres pour faire place à des réparations intérieures de
cet appartement et provisoirement déposées dans un placard ;
que
ces tapisseries ayant disparu, le bruit se répandit
que M. Mouzard-Sencier, ancien Sous-Préfet, les avait
emportées avec ses objets mobiliers, au mois d'avril dernier, époque
d'une courte apparition par lui faite en cette ville pour les emballer ;
que lui
Maire lui ayant donné avis de ce bruit, M. Mouzard-Sencier avait renvoyé
par le courrier de Gouzon un morceau de tapisserie, sans enveloppe et avec une
simple carte à son adresse ;
il a été
reconnu que ce morceau avait subi des coupures du haut et du bas et sur les côtés
; par suite des souvenirs de plusieurs membres du Conseil et d'après
l'enquête faite séance tenante, il a été reconnu que
le morceau renvoyé n'était qu'un fragment
des tapisseries qui avaient décoré le petit salon du balcon, que
toutes les autres parties avaient disparu ; qu'il était plus que
probable que les parties manquantes avaient été emportées
par M. Mouzard-Sencier.
Le Conseil ne
voulant pas recevoir la partie renvoyée parce qu'elle avait été
coupée et que les autres portions n'y étaient pas jointes, a pensé
que c'était le cas de déposer provisoirement le morceau renvoyé
aux archives de la Mairie et de prendre telles mesures que de droit pour la réintégration
des autres morceaux indûment soustraits.
Sur quoi le Conseil délibérant
:
- attendu qu'il est constant en fait que des tapisseries précieuses
ornaient le petit salon du balcon ; que ces tapisseries qui avaient été
détachées provisoirement de leurs cadres et déposées
dans un placard, en ont été retirées par M. Mouzard-Sencier,
sans autorisation ; que d'après son propre aveu, il avait fait un tapis
de sol en la coupant de la partie que sur l'avis de M. le Maire, il lui a renvoyée,
sans aucune précaution de conservation ; qu'il ne saurait être douteux
qu'il a retenu les morceaux qui manquent encore et qu'il retient indûment
;
- attendu qu'aux termes de l'article 1382 du Code civil par suite duquel
tout fait quelconque de l'homme qui cause un dommage oblige celui-ci par lequel
il est arrivé à le réparer,
- est d'avis que c'est le
cas d'autoriser M. le Maire de Boussac à poursuivre, par toutes voies de
droit et par devant tous les juges compétents, aux frais de la commune
s'il y a lieu, M. Mouzard-Sencier, ancien Sous-Préfet de Boussac, aux fins
d'obtenir la restitution des morceaux de tapisseries par lui soustraits au préjudice
de la ville de Boussac et de le faire condamner en tous dommages et intérêts
envers la commune lésée et à tout autre point de droit.
"Le petit salon du balcon" ne peut être
que la pièce appelée aujourd'hui "la chambre de George Sand" dans laquelle existent deux emplacements de tapisseries et dont le balcon
surplombe la vallée de la Petite Creuse.

Cette hypothèse de huit tapisseries mérite d'être discutée.
― En 1831, un projet d'excursion à Boussac à l'initiative de Charles Duvernet, semble avoir été annulé en mai. « Je crois bien qu'à moins que Latouche ne vienne dans le pays (ce que je ne crois pas du tout), je n'irai point à Boussac. Charles n'est pas assez bien guéri pour entreprendre une course de plusieurs jours sur les maigres flancs d'un locatis. » (lettre de Nohant, après le 16 mai 1831, à Émile Regnault).
Comme Latouche n’est pas venu, le voyage est abandonné : « Non, je n'irai pas m'exposer parmi des gens aussi barbares que les boussaquins, à moins que le petit Jules [Sandeau] ne m'y donne rendez-vous. »
― Entre 1831 et 1841, aucun voyage à Boussac n'est signalé dans ses carnets ou sa correspondance. Pourtant, il faut bien, si elles ont existé, qu'elle ait vu ces tapisseries. Les découvre-t-elle quand elle commence d'écrire Jeanne, à Boussac même ?
― 1841 : date du début de l’écriture du roman Jeanne : George Sand a-t-elle vu 8 tapisseries (dans les trois salons, deux grands et un petit) ?
― De 1832 à 1848 : Vincent Narbonne est maire de Boussac. Il semble avoir l’œil sur les tapisseries du château car il en mesure certainement la grande valeur artistique et désire fortement qu’elle reste la propriété de la ville de Boussac.
― Vers 1840-1841-1842 ou avant 1840 ? : " les tentures de tapisseries " (combien ? et appartenaient-elles à la tenture de La Dame ?) " qui ornaient le petit salon du balcon du château " ... " avaient il y a quelques années été détachées de leurs cadres pour faire place à des réparations intérieures de cet appartement et provisoirement déposées dans un placard. " Le " petit salon du balcon " est de dimensions modestes et les espaces verticaux possibles sont limités. Deux murs peuvent prétendre à l’accrochage de deux tapisseries : l’un, à gauche en entrant, face à la fenêtre, d’une longueur de 2,60 m ; l’autre, dans l’alcôve où se tient le lit, de 2,30 m. : reste 6 tapisseries exposées (+ 2 ? à l’abri)
― Début juillet 1841 : Prosper Mérimée découvre La Dame à la Licorne : " Toutes les six représentent une très belle femme " [...] " Cinq des six tapisseries sont en fort bon état. La sixième est un peu mangée des rats " : 6 tapisseries (+ 2 ?)
― 31 mars 1842 : Antoine Morin envoie un devis pour la restauration de six tapisseries et de deux salles : 6 tapisseries (+ 2 ?)
― 29 septembre 1842 : relevés d’Antoine Morin : 6 tapisseries (+ 2 ?)
― 14 janvier 1843 : Mouzard-Sencier sous-préfet logé au château jusqu’au 6 avril 1845 : 6 tapisseries (+ 2 ?)
― 07 juillet 1845 : séance extraordinaire du conseil municipal : ces tapisseries, découpées et volées, disparaissent : (– 2 ?)
― Sans en donner le nombre, Jean-François Bonnafoux paraît leur restituer leur identité en les intégrant à La Dame à la licorne : « Une partie des belles tapisseries du château de Boussac, qui ont servi à orner l'appartement de Zizim dans la tour de Bourganeuf, a failli passer entre les mains des infidèles. »
― Du 4 au 7 septembre 1845 : George Sand, en excursion à Boussac et aux Pierres Jaumâtres, visite le château : elle ne peut voir que 6 tapisseries.
― Juillet 1847 : George Sand, dans le magazine L'Illustration, évoque 8 tapisseries dans deux salons : « Sur huit larges panneaux qui remplissent deux vastes salles, on voit le portrait d'une femme, la même partout, évidemment ». Est-ce un souvenir de 1841 ou d'avant ?
― Entre 1841 et 1847 : 6 ans expliquent-ils un brouillage possible des souvenirs. Ou bien les 2 (?) tapisseries disparues, « des tapisseries précieuses », n’appartiennent pas à la tenture de La Dame.
Si non : pourquoi l’évocation du trône, du dais, des deux licornes ? « la belle dame est assise en pleine face, et caresse de chaque main de grandes licornes blanches qui l’encadrent […] Ailleurs encore, la dame est sur un trône fort riche […] les ornements de son dais »
Il faut reconnaître que le souvenir de George Sand manque de précision et sa description dans L’Illustration peut souvent être prise en défaut. Elle n'a logé au château, dans " le petit salon du balcon " qu'en 1870. Donne-t-elle la solution à notre question quand elle écrit dans le Journal d’un voyageur pendant la guerre, le dimanche 2 octobre 1870 : « Je ne demanderais, maintenant que je suis sur la trace de cette explication, qu’un quart d’heure d’examen nouveau desdites tentures pour trouver, dans le commentaire des détails que ma mémoire omet ou amplifie à son insu, une solution tout aussi absurde qu’on pourrait l’attendre d’un antiquaire de profession. »
Le premier voyage attesté de George Sand à Boussac et Toulx-Sainte-Croix date du début d'octobre 1841. Combien de temps ? Avec qui ? Est-elle entrée au château ? A-t-elle vu les tapisseries ? Aucune précision n'est apportée sur ce voyage mais le projet du roman Jeanne l'a immédiatement suivi puis abandonné pendant trois ans.
En 1844, elle choisit Boussac pour résidence à Pierre Leroux qui désire exercer son ancien métier d'imprimeur. On peut penser qu'elle connaissait bien la région boussaquine pour la conseiller à un ami, région qu'il quittera définitivement en 1848.
Cette même année, apparition de Boussac, de La Dame et de Toulx-Sainte-Croix dans son roman Jeanne.
En 1845, du 4 au 7 septembre, George Sand fait une excursion de trois jours à Boussac et aux Pierres Jaumâtres avec Frédéric Chopin et la famille de Pierre Leroux. Lors de la visite au château, elle écrit que le peintre Eugène Lambert, dit Tortillard, a perdu un porte-cigare. Elle n'évoque pas les tapisseries. Lui a-t-on parlé de la disparition des tapisseries du petit salon ?
En 1847, paraît son article dans L'Illustration.
Il semble que George Sand ne revienne pas à Boussac entre septembre 1845 et 1859.
En 1859 : George Sand, Alexandre Manceau et l'actrice Adèle Bérengère, qui était aussi sa « dame de compagnie, au cours du voyage du 28 mai au 29 juin qui les conduira de Nohant en Auvergne et en Velay, s'arrêtent à Boussac. « Nous allons voir le château et les tapisseries. » Elle n'en écrira pas plus. Le trio loge, à l'aller et au retour, chez « Villebanois à Boussac, hôtel toujours propre et bien tenu. »
En 1870, lors de son séjour prolongé, du 28 septembre au 9 octobre, invitée au château pour fuir une épidémie de variole à Nohant, les tapisseries sont sous ses yeux chaque jour. Et même la nuit.
Prosper Mérimée connaît le même problème quand il écrit, en juillet 1841, quelques jours après sa visite du château : « Dans une des tapisseries la femme est assise les jambes croisées sous une tente », mélangeant apparemment La Vue et Le Toucher/La Tente. Pressé, s'est-il contenté d'un simple examen, même sérieux, sur l'état des tapisseries, et grosso modo sur leur dessin ? Lui montre-t-on les (deux ?) tapisseries recluses roulées dans le placard ? Il les déroule, les regarde rapidement si bien que quelques jours plus tard et plus loin, il confond en sa mémoire l’un des Trônes avec le Toucher/La Tente. La composition quasi identique de toutes les tapisseries peut brouiller le souvenir des détails et permettre la confusion entre deux tapisseries.
Il note aussi dans sa lettre : « Il y en avait autrefois à Boussac plusieurs autres, plus belles me dit le maire, mais l’ex-propriétaire du château – il appartient aujourd’hui à la ville – un comte de Carbonnière les découpa pour en couvrir des charrettes et en faire des tapis. On ne sait ce qu’elles sont devenues. » Dans cette remarque du maire Vincent Narbonne, énoncée deux avant l’arrivée de Mouzard-Sencier au château, rapportée par Prosper Mérimée, rien ne permet d’affirmer la présence d’une dame, d’un lion et d’une licorne. Les tapisseries que le comte de Carbonnière découpe pouvaient être d’une autre tenture, complètement différente. Un inventaire dressé au château de Boussac en 1792 signale l’existence de « seize pieces de tappisserie d’hautelice en grand personnaige » sans plus de précisions. (Archives départementales de la Creuse, cote 1E 520)
Résumons :
- si 2 (?) tapisseries ont disparu et s’il en reste 6 actuellement, c’est qu’il y en avait 8 au départ. (8 – 2 = 6).
- soit ces tapisseries appartenaient à la tenture de La Dame : 7 tapisseries initiales + 1 (Pavie) dix ans plus tard.
- soit ces tapisseries n’appartenaient pas à La Dame : la tenture initiale ne comprenait que 5 tapisseries, celles des cinq sens/Mary du musée de Cluny (auxquelles s’est ajoutée la tapisserie Pavie dix ans plus tard).
La symbolique du nombre 5 :
« Le nombre 5 tire son symbolisme de ce qu'il est, d'une part, la somme du premier nombre pair et du premier nombre impair (2+3) ; d'autre part, le milieu des neuf premiers nombres. Il est signe d'union, nombre nuptial disent les Pythagoriciens ; nombre aussi du centre, de l'harmonie et de l'équilibre. Il sera donc le chiffre des hiérogamies, le mariage du principe céleste et du principe terrestre de la mère.
Il est encore symbole de l’homme (bras écartés, celui-ci paraît disposé en cinq parties en forme de croix : les deux bras, le buste, le centre — abri du cœur — la tête, les deux jambes). Symbole également de l'univers : deux axes, l’un vertical et l’autre horizontal, passant par un même centre ; symbole de l'ordre et de la perfection ; finalement, symbole de la volonté divine qui ne peut désirer que l’ordre et la perfection.
Il représente aussi les cinq sens et les cinq formes sensibles de la matière : la totalité du monde sensible. »
(Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, Robert Laffont, 1982, p. 254-258)
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Il semble qu'un seul salon, (la grande salle), soit ouvert aux visiteurs :
Jean-François Bonnafoux, conservateur du musée de Guéret de 1838 à 1849 puis journaliste-écrivain, note en 1850 : « Dans une pièce des appartements qui sont affectés au logement du sous-préfet, on montre aux visiteurs des tapisseries de haute lisse qui servirent à orner la prison dorée de l’infortuné Zizim, lorsqu’il habitait la tour de Bourganeuf. La sultane favorite y est toujours représentée entourée des fleurs et des animaux qu’elle aime ; faisant de la musique, admirant des bijoux ou recevant l’hommage d’un étendard parsemé de croissants, jusque sur la hampe ; mais il est facile de reconnaître que son cœur est loin d’être satisfait. » (J-F. Bonnafoux, « Huit jours de vacances » dans Annuaire du département de la Creuse pour 1850, Guéret, Dugenest et Niveau, p. 238)
Henri Aucapitaine écrit en 1853 : « Dans un des salons actuels du Sous-Préfet, on voit trois pans de tapisserie de haute lisse. Ces trois morceaux excitent dans le cœur un sentiment indéfinissable de pitié, quand on songe qu’elles furent exécutées au château de Bourganeuf (Creuse), sous la direction du malheureux prince oriental Zizim, qui, sous le froid et brumeux de la Marche, cherchait à s'entourer des souvenirs de ce chaud et voluptueux ciel d’Orient qui l’avait vu naître. L’Almée du Sérail, la sultane favorite, y est toujours représentée, entourée de plantes et d’oiseaux orientaux, tantôt elle fait de la musique, elle admire des bijoux ou reçoit un étendard armorié à écusson semé de croissants. » (H. Aucapitaine, « Note sur les tapisseries du château de Boussac », Revue archéologique, vol. XIX, 1853, p. 15-16.)

Site présentant 4 vues de la chambre de George Sand :
http://www.culture.gouv.fr/public/mistral/palissy_fr?ACTION=CHERCHER&FIELD_98=REF&VALUE_98=PM23000036
(pour
voir les 4 vues : cliquer sur la flèche blanche dans le carré bleu
tout en bas de la page)
Ce
site donne les indications suivantes :
Historique
Entre
1840 et 1870, George Sand fit plusieurs séjours dans cette chambre, dont
le décor date du milieu du 18e siècle.
Description
Cet
ensemble de lambris, complété par des stucs, recouvre l'ensemble
des murs d'une pièce rectangulaire. Les lambris comportent un soubassement
délimité par une cimaise. Le mur sud présente une porte pleine
(vers le côté droit) et une grande réserve. Le mur ouest comporte
également une porte (vitrée dans la partie supérieure de
son battant) et une grande découpe à l'avant d'une alcôve.
Sur le mur nord se retrouve une réserve ainsi qu'une porte-fenêtre
vitrée. Les lambris du mur est sont symétriquement organisés
autour d'une cheminée en pierre : au-dessus ils forment trumeau, à
gauche un battant de porte donne accès à un placard, à droite
un même battant permet la circulation. L'ensemble est peint en gris clair,
les moulures et les motifs sculptés sont rehaussés de vert d'eau.
Dimensions
h
= 320 ; grands côtés : la = 370 ; petits côtés : la
= 352 ; battant sud : h = 203, la = 96 ; battant ouest : h = 202, la = 78 ; alcôve
: la = 206 ; porte-fenêtre : h = 262, la = 141 ; battants est : h = 205,
la = 79

Objets rituels francs-maçonniques ? un tablier, une équerre, un niveau, une épée, un levier, une corde ?
Voir aussi :
http://marcheursdeboussac.waibe.fr/article-23--le-saviez-vous-.html?
PHPSESSID=4f1c828b26483f2daffcd50903b7160f

Un
parallèle avec la tenture de La Chasse à la licorne (peut-être
du même artiste) fournira une autre solution plus acceptable par tous.
Il
saute aux yeux que la tenture des Cloisters est formée de deux ensembles
: 5 tapisseries centrales relatant la chasse à la licorne et la Passion
christique : elles sont de même style et forment assurément un tout
homogène, ce que soulignent les critiques. Les deux tapisseries extrêmes,
de style différent, ont été ajoutées plus tard et
leur interprétation les intègre bien dans le récit de la
Passion.
Peut-être en est-il de
même avec La Dame à la licorne : une tenture initiale de 5
tapisseries sur le thème affiché des Cinq Sens (en réalité
la part française de la vie de la reine de France, Mary d'Angleterre) ;
puis une sixième tapisserie, dix ans plus tard, du même style, pour
évoquer la défaite de Pavie et la colère d'Antoine Le Viste
et de l'artiste.
Dans les deux cas, la
modalité initiale du nombre impair demeure.