L' ODORAT

Loin des jardins de Loire à l'hiver de ta vie
Orneras-tu
encor ce sceptre d'abandon
D'autres roses cueillies aux rives des regrets
Obéissante Flore abhorrée des illets
Ressassant tristement tel un relent d'alcool
A la mémoire cloué
ce rêve évanoui
Terrible déchirure aux piquants de la
vie

Nous sommes bien ici dans l'évocation du sens de l'odorat : sur un banc, un petit singe porte une rose à son nez pour en respirer le parfum (et non un illet comme un certain commentateur qui n'a pas bien regardé a écrit). Mary porte une robe bleue sombre doublée de rouge sur une jupe de brocart d'or ; les manches courtes découvrent une fine mousseline serrée aux poignets. Claude, que la perspective dite inversée diminue en taille, est vêtue d'une robe moirée à la doublure jaune et d'une jupe rouge. Une cordelière tient lieu de ceinture à Mary ; une coiffe et un collier complètent la mise de chacune.
Les robes de Mary et de Claude sont partiellement relevées et tenues à la taille, laissant voir la robe de dessous. Les cheveux de Mary cachés sous une coiffe, ses yeux baissés et son apparence réservée et sage pourraient conduire à voir dans la dame une évocation de la Vierge ou d’une jeune fille à marier. Jean Perréal est habile à jouer sur les deux tableaux pour mieux sceller le secret de l’identité de Mary.
Mais nous savons qu'il nous faut découvrir le sens caché par l'observation patiente des détails.
Le chapel d'illets
et le panier de roses
Avez-vous noté que Mary n'accomplit jamais le geste intimé par le sens évoqué ? Elle ne goûte pas les friandises, elle ne semble pas apprécier sa musique, elle ne se regarde pas dans le miroir, elle ne sent aucune fleur.
Dans cet Odorat, que fait-elle ? Contrairement à ce que certains ont toujours affirmer, Mary ne confectionne pas une couronne de fleurs ; les roses et les œillets, reproduits ici avec un grand réalisme, y alterneraient certainement, ce qui n’est pas le cas. Au contraire, elle défait sa couronne de reine de France en enlevant, à regret semble-t-il, les œillets rouges et blancs, symboles de pureté pour leur couleur et de royauté pour leur forme en couronne ; elle tressera ensuite, supposons-le, sa couronne plus modeste de duchesse anglaise avec les roses blanches et rouges, les fleurs royales de l'Angleterre Tudor, contenues dans un panier, sur un banc, derrière elle à sa gauche.
Le 26 novembre 1514, Mary rencontre une délégation de l’Université de Paris conduite par May du Breul, docteur en théologie. Une miniature relate cet événement. Au centre de la couronne royale, trois lys ; à droite, trois roses ; à gauche, trois œillets.
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Mary rencontre une délégation de l’Université de Paris
Enluminure BnF, ms. fr. 5104, f. Ev
Source gallica.bnf.fr / BnFhttps://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b7200014d/f26.item
Les œillets sont-ils ici symbole de fiançailles et/ou de virginité antérieures à cette scène ? De mariage qui n’existe plus, après le décès de Louis XII, puisque la couronne est défaite fleur après fleur ? Cette couronne que Mary détresse est double signe, de l’honneur de son mariage royal et de son interruption brutale.
Au moment même où Mary tient entre ses doigts un œillet blanc, le singe peut-il sentir pleinement la rose qu’il tient dirigée vers la licorne, une rose anglaise, blanche de la maison des York dont est issue la mère de Mary, Elizabeth d’York, alors que son père Henry VII était de la maison des Lancastre dont la rose était rouge ? Il pourrait la tendre vers la licorne-Charles Brandon, évoquant ainsi le mariage que la tapisserie précédente, La Vue, expose ; rose et œillet blancs soulignant ici, dans le sens d’une lecture occidentale de gauche à droite, le passage d’un mariage à un autre et le retour dans la mère-patrie. Remarquons encore que la robe de Mary porte un œillet et sa ceinture une rose stylisée (qui se retrouve accroché au collier de Claude dans L’Ouïe.
Revoilà Charles Brandon en licorne, identique à celle de La Vue qui précède, même sourire satisfait, même regard levé vers Mary. L’amour et peut-être la fierté.
Pour Titta, le héron, à la verticale de Mary et en face de la pie assagie du Goût, « pourrait être là pour nous raconter les émotions et enrichir l'histoire. Cela signifie qu’il pourrait nous donner une idée des sentiments de Mary. […] Ce héron est là, debout fièrement : peut-être pour souligner que Mary n'est plus reine, mais fière d'elle et de sa vie ; elle savait ce qu'elle voulait et l'a obtenu. Maintenant, elle quitte la France avec l'homme qu’elle aime.
Merveilleuse habileté de l’artiste qui présente intentionnellement de biais le magnifique plat d'or sous l’avant-bras droit de Claude afin de bien exposer la nette séparation des œillets et des roses et qui poétiquement transforme une couronne royale en une simple couronne d'œillets afin de dissimuler le sens profond de cette scène.
Dans l'Antiquité, la couronne de fleurs est réservée aux statues des dieux, puis aux animaux sacrifiés et aux prêtres, enfin à tous les fidèles. Appelés " dios anthos ", " fleur de dieu, de Zeus " pour leur beauté et leur parfum, les illets appartiennent aux fleurs sacrées pour les couronnes. Plus tard, l'usage est de prouver son affection, dans l'amitié ou dans l'amour, avec des fleurs.
De tout temps, l'illet est considéré comme la fleur des amoureux. " A mon pot d'oeilletz / Il est plantureux, Pour faire bouquetz / Pour les amoureux. " Ce " cri " d'un marchand de fleurs ambulant parisien au XVIe siècle atteste que l'illet est alors associé à l'amour. Les peintures du Moyen Age et de la Renaissance témoignent de l'usage d'offrir un illet symbolique à l'être aimé lors des fiançailles et des mariages, en promesse d'amour durable et de fidélité. Selon une tradition nordique, l'illet est promesse de mariage ; le jour des noces, la mariée doit porter sur elle un illet, que le marié doit trouver sur elle. Dans les portraits flamands, la femme ou de l'homme représenté tient un illet dans la main comme symbole de mariage.
Ovide narre que Diane en colère arrache les yeux à un berger désobéissant. Jetés à terre, ils germent pour devenir des illets ou bien qu'ils naissent des larmes de ce berger dont Diane est éprise mais qu'elle rend aveugle dans un accès de colère. Depuis longtemps, le mot " il " désigne la " fleur " et les " yeux " sont les bourgeons d'un arbre.
Introduit en Europe vers le XIIe siècle, l'illet est investi d'une importante signification religieuse ; il symbolise l'il de Dieu qui voit tout. Il incarne aussi la Passion et la Crucifixion du Christ : par leur forme longue et pointue, ses feuilles évoquent les clous. L'illet est appelé communément " petit clou " en raison de la forme de ses fruits. Il n'apparaît pas dans les Crucifixion, mais dans les Vierge à l'Enfant où Marie tend à son Fils un illet rouge carmin, couleur qui renvoie à la divinité incarnée et symbolise alors l'amour pur et ardent.
Dans son tableau de 1631 L'Empire de Flore, Nicolas Poussin représente la déesse romaine Flora entourée d'une cour macabre de jeunes héros qui sont métamorphosés en une fleur : à gauche Ajax qui se suicide et dont des gouttes de sang tombés au sol font naître des illets ; puis Narcisse, Clytie, Crocus et Smilax, Adonis, Hyacinthe.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_peintures_de_Nicolas_Poussin
Les larmes
Fleur mariale, sa tenue par un singe serait irrévérencieuse. Dans certaines uvres, le singe tenant un miroir et s'y mirant est sensé représenter le pécheur que le démon a séduit. Mais ici, point de sacrilège. La rose est la " rose anglaise ", plus précisément la " rose Tudor ". Elle peut dont être tout naturellement, sans offense, tenue et sentie par un singe, animal domestique, de cour, qui partage la douleur de Mary en versant comme elle une larme. Car tout observateur attentif ne peut que remarquer les larmes qui mouillent les joues de Mary et du singe.
Pleureuses - tombe d'Ouserhat
19ème dynastie
Sans être les premières larmes de l'histoire de la peinture, celles de La Dame, deux fois versées, ne peuvent s'expliquer que si est retenue l'interprétation " Mary Tudor ". La Dame appartient aux quelques représentations de larmes dans l'art dans ces années autour de 1500.
« II faut se rappeler cette réceptivité, cette facilité d'émotions, cette propension aux larmes, ces retours spirituels, si l'on veut concevoir l'âpreté de goût, la violence de couleur qu'avait la vie en ce temps-là. [ ] les larmes étaient belles et édifiantes. "
Johan Huizinga, Le Déclin du moyen âge, p. 15-16.
Carlo Crivelli - Pieta (détail) - 1476 - MET New York
Et l'on éprouve encor la vérité dans une
Larme, cette goutte en désespoir qui brille.Pierre Jean Jouve, extrait de Larmes, Noces
Jean Fouquet (attribué à)
La Pietà, tableau d'autel
Nouans les Fontaines (Indre et Loire)
Howard Comeau devant son premier "Jehan Fouquet" en avril 2011
Tout rendre
Aucune lutte dans le ciel ni dans les prés. Au dessus de Mary, un héron, blanc, silencieux et recueilli. A ses pieds, un agneau calmement assis dans l'attitude du don de soi. Mary offre sa couronne, son titre, ses pouvoirs. C'en est fini.
Quant à ce magnifique plat d'or, Graal profane, intentionnellement dessiné de biais pour bien présenter les illets qui devraient logiquement chuter, il doit s'agir d'une pièce de la vaisselle d'or et de vermeil que Mary a dû rendre et que François 1er a fait fondre avec tout le métal précieux récupéré, dont la grille du tombeau de Saint-Martin de Tours, enlevée par Semblançay sur l'ordre du roi, afin de couvrir les frais de sa campagne d'Italie.
Claude de France
Élisabeth Delahaye signale ce qui lui semble une anomalie dans L’Odorat : « les bandeaux de la coiffure de la demoiselle s’interrompent bizarrement au-dessus de sa tête, comme si l’aigrette qui devait les couronner avait été oubliée ou coupée. » (É. Delahaye, Les secrets de la licorne, p. 107)
Mary porte deux fois une aigrette, dans L’Ouïe et La Vue, Claude seulement dans Le Toucher-La Tente. Le dessin du tressage des cheveux retenus par un ruban bleu et le bandeau noir étant les mêmes dans L’Ouïe et L’Odorat, il est fort probable qu’il manque à Claude sa seconde aigrette sur une tapisserie où Mary, qui n’est plus reine à ce moment, ne la porte pas. Ainsi, dans la succession des tapisseries, Mary porte l’aigrette en position 2 et 3, et Claude en 4 et 5. Rendons à Claude ce qui n’est plus à Mary, au plus grand bonheur de Louise de Savoie.
Louise de Savoie
http://fr.wikipedia.org/wiki/Louise_de_Savoie
Anonyme italien actif en Touraine, entre 1500 et 1520
buste de Louise de Savoie en terre cuite (copie)
façade du château de La Perraudière, Saint-Cyr-sur-Loire
l'original est exposé au Louvre avec le buste d'Antoine Duprat
Ce n'est pas une erreur de la part de l'artiste ou du maître-licier si, sur cette tapisserie, les armoiries d'Antoine, ceintes par le Lion héraldique, sont à l'envers. Les armoiries n'ont pas été diffamées mais annulées puisque portées symboliquement par une femme et qui plus est, Louise de Savoie. Les trois croissants et la bande d'azur ne demeurent que pour conserver l'équilibre esthétique de la composition.
Évoquant les couleurs, Michel Pastoureau nous prévient d’être prudente et prudent avant de condamner certains détails que l’on attribue au travail d’un apprenti, d’un élève ou d’un aide :
« Nous ne comprenons pas et, plutôt que d’avouer que nous ne comprenons pas, nous préférons recourir à une formule magique : « le peintre s’est trompé » […] : il s’agit là d’une mauvaise explication. Non pas que les peintres ne se trompent jamais : cela peut arriver, mais c’est rare. Comme les scribes, ils peuvent avoir été inattentifs ou bien avoir mal compris les instructions qui leur ont été données. Mais le plus souvent, c’est nous qui nous trompons en recourant à de tels arguments pour dissimuler nos ignorances. »
M. Pastoureau, « Quand les carottes étaient blanches… », L’image en questions. Pour Jean Wirth, p. 224-236, Droz, 2013, p. 234.
Les armes d'Antoine Le Viste
Leur présentation peut soulever quelques interrogations supplémentaires que l'écu de L'Odorat vient de soumettre.
Ainsi, la cape du lion du Goût semblent au premier regard porter la bande bleue et les croissants de la gauche vers la droite, mais il suffit de retourner l'image de 90° pour rétablir la bonne disposition un instant troublée par la position de profil à gauche du lion.
Les oriflammes, agitées par le vent, sont toujours tournées vers la gauche, après un passage devant ou derrière la hampe. Mais il faut que les armes soient imprimées dans le bon sens sur chaque face pour qu'elles apparaissent correctement quelle que soit la position, contrairement au drapeau français que je vois flotter devant moi au moment où j'écris ceci et qui me présente soit "bleu-blanc-rouge" de gauche à droite, soit "rouge-blanc-bleu" de droite à gauche, selon le seul désir facétieux du vent.
Le Goût L'Ouïe La Vue L'Odorat Le ToucherOriflamme
à gaucheDrapeau à droite
Drapeau à gauche
Oriflamme
à droite Drapeau
au centreOriflamme
à gaucheDrapeau à droite
Oriflamme à gauche
Drapeau à droite
L'oriflamme devrait
se déployer
vers la gauche L'oriflamme devrait
se déployer
vers la droite - L'oriflamme devrait
se déployer
vers la droite L'oriflamme devrait
se déployer
vers la gauche Passage derrière
la hampe Passage devant
la hampe - Passage devant
la hampe Passage devant
la hampe
Ce tableau montre que l'artiste a désiré animer ses scènes de mouvements divers que prennent aussi en charge l'ordre et le sens des oriflammes.
L'Odorat
Louise de Savoie Henry VIII
La mère de François Ier est bien cette lionne : longue crinière soigneusement peignée en arrière, reins cambrés, bouche gourmande (on voit sa langue : elle se lèche les babines !). Lisons dans cette mimique une seconde caricature léonine, après celle de François 1er dans Le Goût.
Sa belle-fille, Claude de France, va recevoir enfin des mains de Mary la couronne de France.
Dans son Journal, elle écrit :
« Le premier jour de janvier 1515, mon fils fut roi de France. Le 15 de février 1515, entre deux heures après midi, mon fils fit son entrée à Paris. Le samedi, dernier jour de mars 1515, le duc de Suffolk, homme de basse condition, lequel Henri VIII de ce nom avait envoyé ambassadeur vers le roi, épousa Marie, sur du Henri, et veuve de Louis XII. Le lundi seizième jour d'avril 1515, Marie d'Angleterre, veuve de Louis XII, partit de Paris avec le duc de Suffolk son mari, pour retourner en Angleterre. »
Guillaume II Leroy - vers 1510
enluminure extraite du Traité sur les vertus cardinales
Louise de Savoie en Prudence
BnF - département des Manuscrits
Un site qui présente une étude sur l'illet dans la peinture :
http://www.journaldespeintres.com/author/goupito/
Pour lire l'analyse de cette tapisserie :
http://www.quatuor.org/art_gothique_15eme_02.htmExtrait du site : http://www.quatuor.org/accueil.htm
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