DU " NÉO-NÉO-PLATONISME "
DANS LA DAME ?
La
philosophie de la Renaissance redécouvre Platon dont la
pensée se prête, mieux que celle d'Aristote, à accompagner,
voire à remplacer, la foi chrétienne. Le modèle néoplatonicien (qui remplaça le modèle aristotélicien) insiste sur le rôle des intermédiaires spirituels entre l'être humain, le cosmos et la divinité suprême. Mary, figure centrale de la tapisserie Le Toucher-La Tente, est-elle un de ces intermédiaire entre l'île habitée (l'Humain), le cosmos (le fond garance) et Dieu (le triangle où l'il divin veille) ?
Au moins deux événements sont à considérer pour expliquer l'engouement à la Renaissance envers l'alchimie, l'hermétisme et le néo-platonisme, amalgame de la philosophie de Platon et de l'occultisme de l'Antiquité tardive : - la prise de Constantinople par les Turcs en 1453 oblige à l'exode les Grecs de Byzance et fait découvrir à l'Italie, et en particulier à Florence, des manuscrits grecs de Platon et de Plotin entre autres écrivains, de même que la littérature gnostique des premiers siècles après Jésus-Christ. - l'expulsion des Juifs d'Espagne en 1492 a pour effets l'afflux en Italie d'intellectuels juifs qui y introduisent la mystique juive, en particulier la Kabbale, et un regain d'intérêt pour l'hébreu. Cosme
de Médicis (Cosimo de' Medici, connu sous le nom de Cosme l'Ancien, Cosimo
il Vecchio ou Cosimo Pater Patriae - 1389-1464) confia à l'humaniste florentin
Marsilio Ficino la traduction latine des manuscrits de Platon, de Plotin
et du Corpus hermeticum. En 1463, le Corpus hermeticum fut ainsi
le premier texte grec à être traduit et publié par Marsile
Ficin, soulignant le prestige d'Hermès Trismégiste, un mystérieux
sage égyptien, considéré comme l'auteur de ces traités
hermétiques. Selon Mircea Eliade, comme pour la philosophie occidentale, " l'importance de Platon dans l'histoire des idées religieuses est également considérable : l'Antiquité tardive, la théologie chrétienne à partir surtout du IVè siècle, la gnose ismaélienne, la Renaissance italienne ont été profondément, bien que différemment, marquées par la vision religieuse platonicienne. " (Histoire des croyances et des idées religieuses, tome 2 , p.184) En s'appropriant certaines doctrines " orphiques " et pythagoriciennes et certaines sources babyloniennes et orientales concernant la destinée de l'âme, Platon émet, dans sa vision eschatologique, l'idée que l'âme, entre deux existences terrestres, contemple les Idées et partage la connaissance pure et parfaite qu'elle oublie pourtant en se réincarnant et en s'abreuvant à la source Léthé. L'activité philosophique permet de retrouver cette connaissance latente. Il faut donc, par la philosophie, se préparer à la mort, retour à un état primordial et parfait perdu périodiquement. http://fr.wikipedia.org/wiki/Platon " Une notion centrale de la doctrine néoplatonicienne est la croyance magique en l'équivalence des mots et des choses. Dire le nom d'un objet, c'est convoquer cet objet, c'est l'appeler à l'existence. La langue n'est pas une institution humaine, elle est d'origine divine. Ainsi la maîtrise des mots, de certains mots sacrés tout particulièrement, confère-t-elle la maîtrise de la nature. Il y a un rapport intime, fort, incompréhensible car donné par Dieu, entre un objet et son symbole linguistique. Une valeur spéciale est accordée aux hiéroglyphes égyptiens. Ces idéogrammes apparaissent aux intellectuels de la Renaissance comme des signes du divin, comme la trace miraculeusement préservée d'une Écriture sacrée. " (Mircea Eliade, Tome 3, p.262sq)
Marsile Ficin réaffirme l'harmonie entre l'hermétisme et la magie hermétique d'une part, et le christianisme d'autre part. Pic
de la Mirandole, aidé par des juifs espagnols, apprend l'hébreu
; un mystérieux personnage venu d'Espagne, du nom de Flavius Mithridate,
l'initie à la Kabbale. Pour Pic, la Kabbale précède et explique
l'Ancien Testament ; il considère que Magia et Gabala
confirment la divinité du Christ. Le pape Alexandre VI lui-même fait peindre, au Vatican, une fresque pleine d'images et de symboles hermétiques, c'est-à-dire " égyptiens ". Les intellectuels de la Renaissance, comme Alberti (1408-1472), sont fascinés par tout ce qui provient d'Égypte. Les hiéroglyphes, très prisés, s'offrent à une pluralité de sens, surtout un sens symbolique. Ce phénomène de 'rénovation' résulte de l'insatisfaction produite par la scolastique et les conceptions médiévales de l'Humain et de l'Univers. Il est une réaction contre un christianisme purement occidental ; il est une aspiration à une religion 'première', universaliste et transhistorique. Dès lors, pendant près de deux siècles, l'hermétisme intéressa de nombreux théologiens et philosophes croyants ou incroyants. Mais nombre d'auteurs du XVIe siècle hésitaient à recourir à la magie hermétique, considérée comme hérétique. Ainsi de Lefèvre d'Etaples (1460-1537) qui introduisit l'hermétisme en France, du néo-platonicien Symphorien Champier (1472-1539) qui voulut prouver que l'auteur des passages magiques de l'Asclepius n'était pas d'Hermès mais d'Apulée. Au XVIe siècle, en Europe, l'hermétisme avait vertu exemplaire surtout pour son universalisme religieux, capable de restaurer la paix et la concorde universelle. Cette
nouvelle orientation religieuse avait eu des antécédents. De son côté, la pensée alchimique transmise par les Arabes provenait déjà d'un courant néoplatonicien et gnostique des IIè et IIIè siècles. Dans cette tradition, la nature n'était qu'un miroir imparfait du monde idéal de l'Esprit-Saint. Trois sphères étaient superposées : une sphère céleste avec les astres du firmament, une sphère terrestre où vit l'humanité, et une sphère souterraine, les Enfers. "
Ainsi, pour Marsile Ficin ou Pic de la Mirandole, l'alchimie est une sagesse antique
(prisca theologia) à retrouver. Elle permet à l'homme de
s'élever et de participer de l'Esprit divin. Emuler la Création
est l'objectif prométhéen, voire démiurgique, de l'alchimiste.
C'est une idée fondamentale pour l'Occident, à laquelle nous devons
à la fois notre savoir technique et les menaces qui pèsent sur la
planète, par suite de cette prise de contrôle de l'homme sur la nature.
Et Marsile Ficin, enthousiaste, se fait l'un des premiers promoteurs de cette
idée alors neuve. " (Mircea Eliade, Histoire des croyances et des
idées religieuses, Tome 3, pp.262sq)
Le mot désir et la dépose des bijoux ont fait fleurir bien des interprétations. La
néo-platonicienne par exemple. L'analyse qui suit doit beaucoup au livre
de Erwin Panofsky, Essais d'iconologie,
paru en anglais à Oxford en 1939 et aux éditions Gallimard en 1967.
Il y traite du mouvement néo-platonicien à Florence et en Italie
du Nord, chez Bandinelli, Titien et Michel-Ange. Il
existe une série de six tapisseries, Los Sentidos, possédée
par le cardinal Erard de la Marck, prince-évêque de Liège,
achetée en 1539 par Mencia de Mendoza (1508-1554), troisième épouse
d'Henri III de Nassau (1483-1538), inventoriée depuis 1548, plus tardive
que La Dame. L'une d'elles porte l'inscription LIBERUM ARBITRIUM ou
libre arbitre : l'on se sert de ses sens selon son libre arbitre, à
sa convenance, à son seul désir.
Saturne et Jupiter Etre
enfant de Saturne et mener une vie contemplative ou être enfant de Jupiter
et mener une vie active. Distinction que feront plus tard certains psychologues
entre introvertis et extravertis. Je
reprends cette distinction pour grouper les six tapisseries en deux ensembles
: L'humor melancolicus saturnien d'où découlent à la fois " la suprême activité sybilline de l'esprit et son aliénation la plus triste" (Karl Giehlow, Dürers Stich " Melencolia I ", 1903). Pour Heinrich Wölfflin qui cite l'analyse précédente, Marsile Ficin " défendait à nouveau la conception d'Aristote selon laquelle ce sont précisément les esprits les plus profonds qui sont mélancoliques par leur nature. " (Réflexions sur l'histoire de l'art, Klincksieck, 1982, p. 139)
La mélancolie Mélancolie ou melancolia : du latin melancholia, du grec melankholía, composé de mélas, " noir " et de kholé, " la bile ", soit " la bile noire ". Un excès d'humeur noire. Acedia (aussi accidie ou accedie, du latin acedia, " dégoût " et " indifférence ". Il faut comprendre l'acedia comme un malaise lié à l'excès de privations ressenti par les moines dans le désert qui subissent le poids de pensées trop fortes et trop obsédantes. Elle est considérée comme un péché mortel de l'âme quand on la dit " paresse ". Si l'on admet qu'il s'agit de
Mary et de Claude, on ne peut dire et écrire que les deux jeunes femmes
paraissent " mélancoliques " au vu de leurs physionomies et de
leurs attitudes. Dans cette hypothèse, l'Histoire reprend ses droits. Toute
" mélancolie ", " la bile noire ", mal de tous les
siècles, disparaît et fait place à l'inquiétude, à
l'angoisse du lendemain que déterminent Henry VIII et François 1er
quant au sort de Mary : le mariage forcé, l'exil... La
tristesse n'est pas sans cause. Sur chacune, la destinée pèse, imposée
par des hommes de leur famille : mariage forcé, nombreuses grossesses,
enfantement dangereux, argent personnel problématique... C'est la souffrance
contenue de Mary que révèle l'artiste et non la mélancolie.
L'expression d'un désespoir que la lecture des lettres de Mary confirme. Dans
cette tristesse, dans ces regards tout intérieurs, dans ces visages porteurs
d'une méditation affligée, peuvent se lire la douleur sourde du
deuil paternel pour Claude, la nostalgie du pays natal pour Mary. La tête
inclinée (sauf dans Le Goût), l'épaisseur des paupières
(dans L'Odorat et La Vue) dénotent une profonde affliction.
Mais point de "
mélancolie ". Aucune présence d'animaux " saturniens "
(chauve-souris, chouette, une taux, basilic...). Les pierres précieuses
censées chasser la mélancolie sont ici des bijoux de reines. Et
le corail si efficace contre la mélancolie est absent. La licorne, comme
le lion, est là pour représenter, non seulement (peut-être)
le nom de Le Viste (la vitesse, la pureté et la justice), mais un personnage
et ses sentiments de l'instant. Et plus encore, aucune présence du dieu
Saturne, même symbolisée.
La mélancolie (que Bertrand d'Astorg nomme joliment la mélancolicorne) qui sourd des visages de Mary est-elle du même ordre que celle des uvres de Michel-Ange ? A ne
pas connaître l'identité vraie de la Dame (Mary), on pourrait en
trouver dans La Dame une illustration de cette autophagie dépressive.
" Le XVe siècle est une époque de dépression, de pessimisme.
" écrit Johan Huizinga dans Le Déclin du moyen âge, p.
266. Mais si Mary
est triste, nous savons bien pourquoi : un sale moment à passer ! Walter
C. Richardson, le biographe de Mary, écrit que l'épisode français
avait marqué Mary pour toujours : un état dépressif qui aurait
accéléré sa mort. Pourquoi pas ! Les temps d'alors étaient
durs pour les femmes. Ils le sont encore en bien des points du globe. Je lis sur les visages de Mary la mélancolie de ceux des Sandro Botticelli que le peintre a découverts à Florence en 1494-1495. Le critique d'art Walter Pater décrit cette " mélancolie ineffable " comme " un soupçon d'égarement ou de perte : la peine d'exilés ". Mélancolie néoplatonicienne mise à la mode par Marsile Ficin à la cour des Médicis et transmise aux figures féminines sacrées et profanes. Est-ce
la même inquiétude, la même peur ressentie par Jean Genet à
devoir passer frauduleusement la frontière tchéco-polonaise, "
ligne idéale (qui) traversait un champ de seigle mûr, un midi d'été,
sous un ciel pur " ? Dans une attente anxieuse, il se dit : " - S'il
se produit quelque chose, c'est l'apparition d'une licorne. Un tel instant et
un tel endroit ne peuvent accoucher que d'une licorne ", se remémorant
les tapisseries de La Dame qui l'avaient bouleversé lorsqu'il les
vit à Cluny. " La Dame à la Licorne m'est l'expression
hautaine de ce passage de la ligne à midi " conclut-il dans cette
évocation extraite du Journal du Voleur. Ces mariages forcés rompent le lien de la jeune fille avec son propre corps qui n'est pas dans la dynamique du désir de l'autre. Corps non désiré, non désirant. N'être qu'un corps est insupportable s'il y manque le double désir, de l'autre vers soi, de soi vers l'autre. Cette érotisation qui aurait dû advenir aux premiers regards maternels et qui ne s'exprime aucunement dans certains tableaux " Vierge à l'Enfant " où Marie ne regarde pas son fils Jésus. Mélancolie des regards. Freud nous l'apprend : tout objet d'amour choisi par un adulte " conserve l'empreinte de ses caractères maternels ". http://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Madonna_and_Child?uselang=fr Les changements dans les mentalités expliquent le passage de la Dei Genitrix romane, femme mûre et hiératiquement altière à la Vierge gothique, souvent Maria Lactans, juvénile et maternante, si féminine dans sa silhouette. Le Fils a suivi la même évolution, le petit homme d'allure sévère tenu éloigné par sa mère devient un beau bébé souriant et complice. Une mutation : le Dieu et la Reine s'humanisent, la mort promise ne rôde plus. Le Verbe s'adoucit en chant d'amour et non plus de lamentations. D'avoir
approché la vérité, celle qui touche l'état
de femme, son statut dans la société dite civilisée, a conduit
Mary à la mélancolie, même si son éducation l'a préparée
à sa fonction de princesse : être mariée à n'importe
quel prince et enfanter le dauphin, futur souverain. La reine n'est pas la femme
du roi mais la mère du futur roi ! Constat amer (a-mère, sans mère)
sur ce qu'est la vie d'une femme, sur ce que sera sa vie. En six mois, que d'événements graves,
que de douleurs !
Une
dépression durable peut alors s'être installée, entretenue
à son retour en Angleterre par les fréquents déplacements
de son mari, ses longues absences, ses maîtresses peut-être, dépression
accentuée par le comportement sanguinaire de son frère. Cet état
dépressif, né au cours de l'épisode français, a pu
accélérer la mort de Mary. Les temps étaient durs pour les
femmes. Avec le risque, en certaines circonstances, du sentiment de la perte de
soi-même. Je suis profondément outré de la façon dont certaines et certains, qui se disent " historiens ", parlent de Mary dans leur livre. Tout un bêtisier sordide serait à écrire ! Alors qu'il suffit d'écrire si simplement et si justement, comme le fait Philippe Hamon (Les Renaissances, Belin, p. 29): " Par le traité franco-anglais signé en août suivant, Louis XII âgé de 53 ans, se remarie avec la sur du roi Henri VIII, laquelle en a 18. Les noces avec Marie Tudor sont célébrées le 9 octobre. Mais le nouveau couple n'a pas le temps de procréer l'héritier mâle tant désiré par le roi. Quand Louis XII meurt moins de trois mois plus tard, le 1er janvier 1515, sa jeune veuve n'est pas enceinte..."
Conversation et silence Les
dialogues que nouent devant nous des animaux préfigurent ce que Le Livre
du courtisan publié en 1528 à Venise sous le titre original
Il Libro del Cortegiano de Baldassare Castiglione (1528) et le
Galateo de Giovanni Della Casa (1558) exposent : la conversation "
pratique fondamentale de la société civile, telle que celle-ci se
constitue et se développe entre les 16ème et 17ème siècles
", le langage devenant " expression de soi et lien social entre les
hommes. " S'affirment alors " une redéfinition de l'identité
subjective dans son rapport au langage
(et) la genèse du sujet moderne
comme être de langage. " (Jean-Jacques Courtine et Claudine Haroche,
Histoire du visage, Rivages, 1988) Le silence de Mary peut avoir
une double source : une conduite stoïcienne empreinte de courage et de prudence
face aux événements douloureux et aux tractations et manigances
ourdies à son insu et un comportement d'humilité chrétienne
où se lit la foi recueillie en la justice divine.
(en lisant L'impossible à conter et l'inter-dit du silence, problèmes de la profération dans le discours de Ronsard, de Claude-Gilbert Dubois, Mots et règles, jeux et délires) Le
silence de La Dame, celui de la rotonde de Cluny, alors que résonnent
tant de bruits alentour, dans la rue, dans la ville, dans le monde. Silence qui
ne va pas de soi, même s'il s'agit de tapisseries inertes accrochées
aux murs ('on parle' beaucoup dans La Chasse ! Regardez les mains, surveillez
les bouches et les gueules !). Par deux fois, peut-être, les deux rugissements
du lion mécontent (François 1er dans Le Goût, Wolsey
dans Le
Toucher-La
Tente,
le bavardage aigu de la pie du Goût, les plaintes du positif de L'Ouïe.
Sinon, bouches et gueules closes, becs clos. Défense peut-être de
briser le rêve, de détruire la nostalgie de l'aventure.
La Dame, uvre platonicienne ? En
ce qu'elle représente, en un débat contradictoire, deux principes
moraux opposés sous les traits de deux personnages ? Que le " paysage
" reprendrait en écho, en commentaire paraphrastique. Que la symétrie
verticale confondrait par la possibilité de superposer les deux moitiés,
les " annulant " ainsi. L'il - anamorphose au sommet de la tente : la vue était considérée par les Platoniciens comme le plus noble des sens, car elle joue (en accord avec les autres sens) le rôle le plus important dans la formation des fantasmes. La doctrine du génie saturnien sera définie pour la première fois par Marsile Ficin dans ses trois livres De Vita, pour être reprise ensuite par nombre d'écrivains et artistes de la Renaissance, et plus tard par le Romantisme : la mélancolie saturnienne est identifiée au génie. La Dame expose " le fond nostalgique du platonisme, dominé par l'ascèse de la beauté " selon la magnifique formule d'André Chastel (Marsile Ficin et l'Art, Droz, 1975). André Chastel (p.116) le rappelle : pour Ficin, trois principes platoniciens sont à convoquer par le littérateur et l'artiste : Eros, Hermès et Saturne. " En dégageant et en amplifiant avec une insistance particulière ces trois principes, Ficin a tracé les grandes lignes d'une anthropologie métaphysique qui analyse de manière neuve les domaines obscurs de l'affectivité, de la connaissance poétique et de l'éthique personnelle Ces grands symboles d'Eros, d'Hermès et de Saturne convenaient avant tout aux créateurs, et l'on s'aperçoit vite qu'ils dessinaient irrésistiblement une image neuve et stimulante de l'artiste. Eros devenant le principe de l'inspiration, Hermès celui de la vision allégorique, Saturne celui du génie et de ses tourments. "
Pour
tout expliquer, une longue citation d'André Chastel (pp.164.165) : Le saturnisme n'est pas un mal comme les autres ; c'est l'indice d'une vocation supérieure ; le type saturnien définit un tempérament apte à la contemplation C'est donc seulement par l'effort spirituel que l'on peut échapper aux tortures intérieures d'uns disposition mélancolique ; le salut viendra de la 'fureur divine' platonicienne : l'enthousiasme arrachera à la fascination de l'informe et du ténébreux qui envahit l'âme dans la dépression de l'acedia. La mélancolie est donc, en un sens, physiologiquement nécessaire pour faciliter l'accès aux états exceptionnels dont le rêve et l'ardeur amoureuse sont les premiers degrés ; elle est la condition de la vision. Ainsi, le monde ficinien est-il peuplé de thaumaturges qui ont le don d'Hermès et de voyants marqués par Saturne, pour qui l'univers ne cesse plus d'être un miracle éclatant. " La Dame expose, à doses homéopathiques mais aisément discernables, ce sentiment d'angoisse.
Poursuivons
cette recherche du néo-platonisme dans La Dame en évoquant
la place du faucon présent dans quatre tapisseries sur les six survivantes. Erwin Panofsky rappelle les termes dont Christoforo Landino (membre de l'Académie platonicienne de Florence à laquelle appartenaient entre autres philosophes Marsilio Ficino et Laurent le Magnifique et dont le dessein était de faire fusionner la théologie chrétienne avec la philosophie païenne de Platon) a exposé le mythe de Ganymède : " En son vol vers les sphères supérieures, l'Intellect laisse derrière lui les facultés inférieures de l'âme, c'est à dire la " sensitive " et la " végétative ", celle-là comprenant les cinq sens et l'imagination, celle-ci ne s'occupant que de " reproduction, nutrition et croissance." Une passion authentiquement platonique qui bouleverse une vie permet d'accéder au furor amatorius, la passion capable de tout envahir, de tout dévorer. Antoine semble l'avoir éprouvée en rencontrant Mary. Ces deux formes de l'amour sont présents dans les cieux rougeoyants des tapisseries : l'extase de l'amour platonique figuré par les faucons et les tourments de la passion sensuelle symbolisés par les héronnes couchées sur le dos. Version tissée du thème de l'Amor Sacro e Profano. Lisons
le Commentaire sur le Banquet de Platon que Marsile Ficin écrivit
en 1475, dans la traduction de Guy Le Fèvre de la Boderie parue en 1578
: " L'amour est dit estre d'amiration, parce que chascun ayme la chose, de
la beauté de laquelle il s'esmerveille
Quand nous disons amour, entendez
le désir de Beauté
C'est une grâce, laquelle principallement
et le plus souvent naist de la correspondance de plusieurs choses ". Les
pensées, la vue et l'ouïe sont " les choses avec lesquelles
seules nous pouvons jouyr d'icelle Beauté ", ces trois instruments
de connaissance suffisent à l'amour qui " s'y borne et termine ". Décidément, il est difficile de lire prioritairement dans La Dame une mise en scène colorée de la théorie ficinienne de l'amour. Ne
voyons plus dans le singe la figura diaboli, ange déchu chu aux
Enfers lors de son ascension de la Scala Paradisi, ni la turpissima
bestia simillima nobis, symbole de la chute des hommes (Adam et Eve,
bien sûr !), ni encore Naturae degeneratis homo ou hominum deforma
imago en qui chacune et chacun peut reconnaître quelques-uns de ses
traits, mais plutôt un animal de compagnie, devenu familier des jongleurs,
des baladins et en bien des palais et des cours royales et princières.
Les îles Les Iles Bienheureuses, la demeure de la race héroïque ou des hommes bons ("c'est ainsi qu'ils formeront des hommes qui leur ressemblent, pour leur laisser la relève de la garde de la Cité, avant de s'en aller rejoindre le séjour des îles bienheureuses. La Cité devra alors leur consacrer des monuments et des sacrifices publics, quand la Pythie aura rendu l'oracle favorable, comme s'il s'agissait de divinités, sinon comme à des êtres bienheureux et divins." Platon, République, VII 540b) (cf aussi Hésiode, Les Travaux et les jours, 166sq et Homère, Odyssée, XI 539) Pour Platon, les humains vivent au fond des creux de la Terre, sphère située au centre de l'univers. La surface de la terre touchant les étoiles, au ciel, est la 'Terre Vraie', pleine d'or et d'argent, de plantes et d'animaux merveilleux. Ses habitants vivent dans des îles entourées par l'océan de l'air. Les fabuleuses Îles aériennes des Bienheureux où ils se déplacent sur l'air, parmi les dieux, impondérables. Ainsi, peut-être pour notre artiste et son commanditaire, 'vit' Mary dans les sept tapisseries initiales de La Dame. Mais ses larmes et ses mines tristes ? Socrate à Calliclès
(Platon, Gorgias, 533a)
Jean Lemaire de Belges, Les Epîtres de l'Amant Vert, édition de Jean Frappier, Giard et Droz, 1948 Extrait de la seconde Epître, vers 239-312 L'Amant Vert Tout regardé,
nous estions en une isle Mercure "Ami,
tes destinées
Les vêtements
Trouvé sur Internet : " Assemblée Générale - Résumés des conférences - Session n°3 : La Dame à la Licorne - The Lady with the Unicorn Mme Auna Kraatz, Paris, France - Les habits de la Dame à la Licorne - The dress of the Lady with the Unicorn A travers une description littérale des vêtements de la Dame à la Licorne et de sa suivante sur la tenture du même nom, puis leur comparaison avec l'iconographie des années 1460-1500, enfin l'analyse de leur situation dans le contexte de la société du Moyen Âge finissant, nous avons tenté de montrer que ces costumes ainsi que les étoffes dont ils sont faits, reflètent de manière finalement très exacte l'image de la femme, telle qu'elle fut répandue par l'école néoplatonicienne, et que cette image diffère fondamentalement de celle qui l'a immédiatement précédée." |
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