LE TOUCHER - La Tente

Le rêve nous mène dans l'avenir puisqu'il nous montre nos désirs réalisés ;
mais cet avenir, présent pour le rêveur, est modelé par le désir indestructible, à l'image du passé.
Sigmund Freud, L'Interprétation des rêves

1- interprétation historique

 

 

Le coffret

A Cluny, faites la différence entre le coffret duToucher-La Tente de La Dame et celui de la scène du bain de La Vie seigneuriale. Celui du Bain est un écrin pour dame ; celui de La Tente, une malle de guerre, bardée de fer, boulonnée, que Claude, malgré son sourire, doit avoir difficulté et douleur à porter. Plus grosse que son torse, aussi volumineuse que l'encolure de la licorne. Assez vaste pour tenir en sûreté tous les joyaux de la Couronne. Et c'est bien l'exacte vérité, n'en doutez pas ! Il s'agit du coffre de l'Etat.

 

 

Mary est revêtue de la même robe que dans Le Goût et elle dépose dans le coffret à bijoux le collier qu'elle porte dans Le Goût, au tout début de la série. Le peintre tient à montrer que le cycle français de Mary est achevé et qu'elle retrouve sa pureté originelle, sans faute et sans péché.

Les bijoux

En accédant au titre de reine, Mary se vit, selon la tradition, confier les joyaux de la couronne dont elle disposait pour sa parure, en complément de tous ceux que le roi, sa parentèle et les courtisans lui avaient offerts. Si les seconds lui appartenaient, elle se devait de rendre les premiers, ce qu'elle fait dans cette tapisserie.

 

Le linge

qui contient les joyaux ne semble être ni une soierie, ni une étole précieuse, mais une simple toile de lin, symbole de la maternité déçue, peut-être un rappel du linge qu'elle aurait dissimulé sur son ventre lors de sa séquestration à Cluny.
N'oublions pas, en cet épisode narré, que Claude est enceinte.
Deux jeunes femmes en attente de maternité.

 

Mary en larmes ?

Cyprien Pérathon, qui a vu la tapisserie à Boussac avant sa restauration, a bien remarqué des larmes sur le visage de la Dame :

La femme aimée est représentée dans chacune de ces tapisseries et l'étendard turc déploie à ses côtés ses trois croissants de feu. L'une d'elles montre la sultane en pleurs debout sous une tente : elle place ses perles et ses colliers dans une cassette qu'une de ses femmes lui présente, et sur le haut de la tente est écrite en caractères gothiques cette légende mystérieuse : A mon seul désir.

C. Pérathon, « Boussac », Album historique et pittoresque de la Creuse, Aubusson, Langlade, 1847, p. 23-24.

Henri de Lavillatte, lui aussi, a vu la Dame en pleurs. Elle est pour lui Alméïda, une esclave grecque aimée de Zizim :

Le premier panneau de la série serait, à notre avis, celui qui montre Alméïda, en pleurs au moment du départ et de l'abandon de la tente et du champ de bataille. Elle place ses bijoux dans une cassette que lui présente une de ses suivantes […] C’est le soir du dernier combat… C’est le soir de la dernière défaite ! Zizim, dont la tête est mise à prix, doit tout craindre, le fer et le poison […] Dans le camp qui va être envahi et sous la tente qui sera bientôt prise par ceux qui le poursuivent, la femme dont il partage l’amour sans bornes, la compagne fidèle de sa mauvaise fortune, verse d’abondantes larmes ; ce sont des pleurs, non de découragement et d’abandon, mais bien de tristesse et de rage de voir la fortune trahir l’adoré […] Comme lui, elle n’a qu’un seul but, un seul désir : la conquête de la couronne de l’Empire ottoman, que le sort des armes vient de lui faire perdre…

H. de Lavillatte, Esquisses de Boussac (Creuse), Paris, Émile-Paul, 1907, p. 166-167.

 

 

 

L'ultime tapisserie des Cinq Sens

Le Toucher-La Tente est la tapisserie la plus chargée en signification/s car la dernière qui condense les dits et les non-dits. Sa scénographie rejoue ce qui s'est passé entre la France et l'Angleterre, Louis XII et Mary et peut-être Antoine Le Viste et Mary.

— Au premier niveau d'explication, elle narre la déception de l'absence de grossesse ; le mariage de Mary et de Charles Brandon ; le départ de Mary ; la restitution de la couronne de France à François 1er et à Claude.

— Au second niveau, elle évoque l'acte charnel, espoir d'enfantement ; l'attente d'un fils ; l'inconscient.

Dans un article paru dans le numéro 17 du The Metropolitan Museum Journal de 1984, Helmut Nickle, alors conservateur du musée new-yorkais, proposait cette tapisserie comme une version alternative du sens du toucher (notre Pavie actuelle) pour accrochage sur un mur plus large. Je pense qu'il s'agit en réalité de l'unique Toucher de la série initiale.

 

La tente

Il s'agit d'une tente royale : la frange des ornements de tête porte des fleurs de lys d'un dessin très net. Mary n'a-t-elle pas été couronnée reine de France, le 5 novembre 1514, à Saint-Denis avant son entrée dans Paris ?
Ce pavillon surmonté d'un pennon carré et armorié est ornementée d'un larmier d'or,

J'ai du mal à croire que ces 133 larmes, entières ou partielles, sont celles versées par Mary qui pleure ainsi la mort de son "cher époux" Louis XII auquel elle n'a été mariée que 85 jours. Je ne pense pas non plus qu'elle ait pleuré de dépit de devoir abandonner la couronne royale et un riche héritage ? A l'annonce de sa mort, elle se serait évanouie, choquée sans aucun doute par la nouvelle et effrayée par sa position de veuve sans enfant, à la merci de son frère Henry VIII et de François d'Angoulême. Ses lettres disent sa solitude, son profond désarroi d'être à nouveau considérée comme un pion politique à marier d'urgence.

Cette tente d'apparat sous laquelle Mary s'apprête à se retirer symbolise-t-elle doublement le nom de "Calais" ?

— la ville de Calais, toujours anglaise en 1515 (elle redeviendra définitivement française en 1558), où Mary attendra un navire pour embarquer avec sa suite vers son pays, après son mariage officiel avec Charles Brandon le 31 mars 1515. Le banc sur lequel se tient un petit chien peut symboliser cette attente.

— le larmier peut rappeller aussi la chapelle du château de Blois que Louis XII avait fait reconstruire appelée la chapelle Saint-Calais. Comme cela était la coutume en ce temps, un double des funérailles de Louis XII à l'aide d'un mannequin de bois ou d'un buste de cire y a peut-être été accompli.

Jean Perréal a choisi de figer Mary au seuil de la tente, lui tournant le dos. Pour nous, elle peut refuser d'y entrer et nous attendre sur le banc. Ce qu'elle fera dans la tapisserie suivante disparue, Le Trône n°2 où elle est encore et toujours "reine de France", selon les mots gravés sur sa tombe.

La tente pourrait se prêter à une autre symbolisation : tente royale pleurant de toutes ses "larmes" la mort de Louis XII, elle serait à la fois le roi et le royaume tout entier (la maison France) regrettant Le Père du peuple.

La sixième tapisserie originelle exposerait ainsi aux regards avertis la présence de Louis XII sous trois formes :
— sa Dignitas royale immortelle dans l'or et les lys de la couronne.
— son corps physique dans le pavillon et son larmier.
— sa présence, attendue, au ciel sous forme de l'œil aérien dominateur.

Dans Le Toucher-La Tente, rex et regina réunis, roi et reine porteurs du mythe, incarnations du divin par :
— la couronne = le soleil = la royauté du Christ (la couronne met le roi en relation avec le soleil resplendissant).
— la tente = le manteau royal brodé de pierreries = le ciel étoilé.
— le haut sphérique de la tente = le globe tenu à la main = le royaume = le monde.
— la position sommitale de ces éléments = le trône = le roi et la reine sont des êtres au-dessus de tous les autres.

 

 

 

Le lion

Il soulève un pan de la somptueuse toile de la tente et semble inviter Mary à y pénétrer. Il s'agit de la caricature du cardinal Thomas Wolsey. La ressemblance morphologique des deux têtes est frappante. Ce lion porte la tonsure à la manière de l'homme d'église qu'était le cardinal Wolsey. Il n'est "tonsuré" que dans cette tapisserie.

Pour séparer l'Espagne de l'Angleterre, Wolsey a manigancé ce mariage avec le pape Léon X. Il a traversé la Manche pour retrouver Mary à Calais et la rapatrier. Il a usé de beaucoup de diplomatie pour obtenir le pardon d'un frère terriblement en colère par cet échec dont il se sentait sans doute fautif.

 

La couronne

La couronne de La Tente symbolise une personne physique :
— Louis XII en tant que roi de France, tête du corps politique.
— Mary, reine douairière de France, sacrée à Saint-Denis.
— le dauphin qui aurait reçu cette couronne par droit héréditaire mais qui n'a pas été conçu au cours d'unions charnelles que la scène du Toucher-La Tente évoque.

Cette couronne de La Tente est aussi La Couronne, c'est à dire le royaume de France dans sa réalité physique, territoriale, géographique et humaine.

Elle est aussi Couronne dans le sens politique où doit se lire la valeur affective de la patrie.

 

L'inscription :

deux lettres barrées et une devise

Pas de paroles prononcées, pas de livre ouvert, pas de textes explicatifs dans les parties basses ou hautes des tapisseries. Les bouches sont closes. Seuls la licorne et le lion ouvrent parfois leur gueule. Seule, une devise, au centre, en hauteur, en lettres d'or.

14 lettres. 2 fois 7. Symbolique forte du chiffre 7. 14 lettres distribuées ainsi : 1 - 3 - 4 - 5 - 1. Les mots sont séparés par des losanges et des fleurs stylisées.

Derrière le A barré : 1 losange ; devant le P barré : 2 losanges. Le mot qui en grec ancien nommait ce petit losange signifiait "se tromper, s'égarer, tourner autour de" ; est-ce une invitation à rechercher une double signification à cette seconde lettre biffée, alors qu'une seule suffit pour la première ?

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Le prénom Mary est représenté par un M transformé en une couronne royale surmontée d'un embryon de fleur de lys.

Elle a conservé dans ses titres officiels celui de reine associé à celui de duchesse.

http://www.ladyjanegrey.info/?page_id=9088

 

Les lettres serpentines

 

Les lettres S et E de SEUL.

Regardons-les attentivement. Elles diffèrent de leurs sœurs de DESIR. Elles ont un air de serpent, vous ne trouvez pas ! qu'évoque aussi la ligne sinueuse des bras de Mary, du linge et des joyaux qui se coulent vers le coffret.

Dans certaines légendes ou contes, le serpent est habile à désigner les trésors. Ne mange-t-il pas de l'or et de l'argent pour être aussi brillant !

Le serpent est depuis toujours aussi symbole de Connaissance, dans la Genèse par exemple. Se faufilant partout, il connaît tous les secrets, sur terre et dans le sous-sol.

 

Cette scène duToucher-La Tente est placée sous le double signe du retour, du départ (le serpent sort de terre vivement et y retourne par la moindre fissure tout aussi prestement — le séjour de Mary en France fut très bref) et de la renaissance, de l'évolution (le serpent mue, éternellement jeune dans les croyances archaïques — Mary va connaître une nouvelle vie en Angleterre).

Le serpent, via Mary, nous donne une leçon de volonté.

 

Voyons aussi dans le serpent le désir,

lové en nous, qui nous demande instamment sa pitance. Pulsions nichées dans la ténèbre du cerveau reptilien.

Le serpent, maître incontesté de la vraie dialectique, celle de la vie et de la mort, comme le dragon de la pensée chinoise : il mue et reste pourtant le même, ayant échappé à la mort. Vivant sous terre, il contient l'esprit des morts et les secrets du temps ; il détient le passé et lit l'avenir. Aussi maître des femmes car symbole double de la fécondité : féminin car lié à la lune dont il possède le même cycle d'apparition et de disparition, masculin par sa forme phallique.

Le serpent et le regard,

l'analyste (anthropologue, psychanalyste, philosophe) les rencontre dans des récits de tous temps et en tous lieux. Y a-t-il une bribe de souvenir de ces légendes de grand-mère moyenâgeuse au fronton de la tente de La Dame ? Je le pense et surtout, en filigrane, les traces d'un inconscient qui s'affirme dès qu'il le peut.

Cette lecture de tout l'appareil iconographique et textuel duToucher-La Tente s'appuie sur ce que tous les mythes, légendes et œuvres d'art des antiques aux modernes, proclament sous les mots et les dessins : le rôle du désir et de la pulsion scopique, autour de l'interdiction de regarder la nudité du corps féminin, le "continent noir". Angoisse pour un homme devant le caractère impénétrable du plaisir féminin.

Sans le savoir vraiment, notre artiste a participé lui aussi à l'illustration de cette double thématique, celle du regard et de l'aveuglement liée à celle de la sexualité, qui traverse les temps humains. Regard et sexualité sur lesquels les humains ont depuis toujours fait peser tant d'interdits.

 

Ah ! la dernière lettre...

qui donnerait le clé de l'énigme. Pour certains, un A, un I, un J, un Y ! J'opte en toute bonne foi pour le P, seule lettre qui rend le puzzle lisible et permette la compréhension de cette tapisserie... L'arc de cercle qui termine cette lettre en haut à droite exclut toute identification à un I ou un J.

Avec la corde qui le barre et le complète, le P se lit aussi R ! Cette ambiguïté, P ou R, permet une double lecture. En paléographie, un P dont la barre descendante est croisée par un trait horizontal se lit « par » ou « per ». C’est bien cette figure que l’artiste représente en fin d’inscription. Il signe ainsi ouvertement son œuvre aux yeux de toutes et de tous, PERREAL, sans que personne ne s’en aperçoive.

La première lettre : un A

Le A peut aussi avoir double signification : préposition dédicatoire pour beaucoup et, pour moi, initiale du prénom d'Antoine qui a laissé biffer son propre prénom, sa propre personne.

Les deux cordes qui barrent les lettres extrêmes ne les réunissent-elles pas comme en un lacs d'amour qui unissait souvent les initiales des prénoms des époux ? Une manière oblique de dire peut-être, non un amour ou une liaison, mais une amitié partagée, une tendresse en des temps difficiles.

Selon Jade, A barré (symétrique à P barré) signifie la voyelle nasale « an ». Parmi les signes utilisés en écritures manuscrites anciennes,  un tilde droit superposé à une voyelle indique une nasale.

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A.M.S.D.R peut signifier : À Mary Suffolk Duchesse Reyne.

Ou bien : Antoine (et) Mary Suffolk Duchesse Reyne

 

La fidélité

 

Assis sur un coussin de brocart rouge et or au motif de grenade, dans une attitude confite d'attente et de fidélité matrimoniale, un petit chien nous fixe du regard pour nous prendre à témoins.

Le chien

Curieux le regard de ce chien, tout penaud, abandonné. Que cherche-t-il à nous dire ? Regardez-y de plus près ? Ouvrez grands vos yeux ? Il est situé au point déterminé par le nombre d'or dans l'alignement oblique de l'aristocratie canine dont deux lévriers à riches colliers occupent les points extrêmes.

 

Deux anneaux, deux grelots

Pas de bague ni d'anneau nuptial dans les autres tapisseries. Ici, il y en a deux (des anneaux d'attache), portés par le faucon, enfin libéré : Mary a épousé Charles et ils vont vivre maritalement dans leur comté de Suffolk, elle et lui, à l'image du faucon, liés par un fil à la patte. Charles Brandon, un marié qui se voit et qui s'entend (deux sonnailles, elles aussi accrochées aux pattes). Les liens du mariage, normés, officialisés, portés haut dans le ciel anglais. Ces deux anneaux veulent-ils indiquer que Charles est devenu bigame en épousant Mary car il est encore marié à Anne Browne dont il a deux filles, Anne et Mary ?

 

 

Mary qui rit

et Mary qui pleure

 

 

Sur deux tapisseries, Le Goût et Le Toucher-La Tente, la Dame semble ne pas être coiffée. Deux fois, symboliquement représentée au bord de la mer, elle paraît décoiffée.

Si l'auteur des maquettes avait voulu laisser l'image d'une Dame qui renonce à toutes ses richesses pour fuir les vanités terrestres, il l'eût certainement peinte sans faste, dans des vêtements plus sobres, sans aucun joyau sur elle.

Henri de Lavilatte qui a vu la tapisserie avant sa restauration décrit Mary les cheveux défaits et "en pleurs au moment du départ et de l'abandon de la tente". Son visage paraît, après la restauration, apaisé. Cette sérénité a trompé les critiques qui ont lu dans la devise une renonciation aux biens de ce monde, aux illusions des cinq sens précédemment évoqués.

Symboliquement représentée au bord de la mer, elle est décoiffée par le vent. Elle est vêtue de la robe de velours rouge rayée d'or qu'elle portait à son arrivée à Abbeville et qu'elle ne porte que sur cette tapisserie. Sur cette robe, il nous faut surprendre la lente retombée d'une pluie de croissants, parcelles lunaires nées de l'éclatement, de l'émiettement d'un rêve ; écho nocturne de la diurne pluie d'or du pavillon royal.

 

A ses côtés, Claude, la nouvelle reine, rayonne de contentement.

 

dessin animé de La Tente
http://www.youtube.com/watch?v=uOaeh7XAUDM