PAVIE


Le nombre de choses
que nous ne distinguons pas dans la peinture est confondant.
Georges Didi-Huberman, Devant l'image, Editions de Minuit, 1990

Cette
tapisserie illustre bien le sens du toucher, mais, avouons-le, elle
apparaît différente des cinq autres.
Tous les éléments
communs sont présents (à l'exception de la Suivante) mais comme
dégradés. L'île y est plus petite car la plongée est
moins prononcée ; les arbres y poussent aux bords extrêmes ; sa faune
voit apparaître des animaux inédits et plus aucun lapin n'est convoqué puisque les deux présents devant et derrière le lion ont été tissées sans raison au XIXe siècle.
Ll'espoir n'est plus d'engendrer le futur roi de France.
L'impression initiale qui s'en dégage pour qui la découvre pour
la première fois est son caractère "glacial".
" C'est une tapisserie tissée contre quelqu'un ! Une provocation ! " ai-je entendu dire dans la rotonde de Cluny.
La
Dame
La
Dame y est plus grande, plus noble, plus altière. Elle tient fermement
dans sa main droite une lance-étendard, ce qu'elle ne fait nulle part
ailleurs, laissant ce soin aux animaux. Sa chevelure opulente, en escalier, tombe
dans son dos. Son regard décidé troue l'espace devant elle, les
yeux étranges, anormalement agrandis. Son visage au nez busqué ne
peut être rapproché des autres visages de la Dame.
Ses
vêtements sont somptueux : robe de velours bleu noir doublée d'hermine,
à manches courtes, ouverte sur le côté et portée sur
une jupe de brocart d'or sur fond bleu sombre ; un diadème, une ceinture
et sa chaîne attachée, un collier d'or, parures métalliques
et guerrières à l'aspect de chaînes et de leurs maillons.
Cette
tapisserie d'après-Pavie a été composée autour d'au
moins trois intentions :
la dérision :se moquer de François 1er, vaincu et prisonnier.
la transgression : un homme, le Connétable Charles de Bourbon, "devient"
une femme, sa belle-mère, Anne de France, dame de Beaujeu.
la transfiguration : une princesse, Anne de Beaujeu, "devient" la
déesse Athéna chargée de tous ses attributs, de toutes ses
attributions.
Licorne
et lion

Une
fois encore, regardons chaque détail attentivement. La licorne n'a pas
la même morphologie que ses consurs : les oreilles sont différentes,
son corps n'est plus lisse et souple, mais couvert de longs poils. Ce n'est pas
un cheval comme le voudrait la tradition. Il y a de la chèvre dans cet
animal métamorphosé ! Ne serait-ce pas Amalthée, la chèvre
qui a nourri Zeus et dont il a donné la peau à sa fille Athéna
pour en faire la terrible Egide (bouclier et/ou tunique) ?

Le
lion a les yeux exorbités, la mâchoire ouverte et pendante, l'air
souffreteux ; sa tête s'avère laide. Tous les commentateurs de cette
tapisserie ont noté son "visage humain" ! Qui ne reconnaîtrait
point dans la tête de ce lion au regard de connivence posé sur nous
la caricature même du visage de Charles Quint ? La ressemblance est
frappante. Ce lion de Pavie porte la barbe comme la portait Charles Quint
; les autres lions n'ont pas les prémices d'une barbe sur les joues comme
ici. De plus, il est le seul lion à être assis les quatre pattes
touchant le sol, dans "la position assise" de Charles Quint sur le tableau du
Titien, portant un écu de forme dite allemande.
Il
est anormalement velu. Cette crinière très différente de
celle des autres lions de La Dame, trop abondante et trop bouclée
pour être celle d'un lion, regardons-la comme l'évocation de la Toison
d'Or, de ce collier que Charles Quint porte au cou chez Le Titien pour rendre
un culte à l'ordre de chevalerie que son ancêtre bourguignon, Philippe
III le Bon, duc de Bourgogne (1419-1467), avait créé à Bruges
le 10 janvier 1430, à l'occasion de son mariage avec Isabelle de Portugal.
 
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Athéna
: comment la reconnaître ?
La
Dame est grande : la plupart des statues grecques d'Athéna étaient
de grandes statues : celle
sculptée par Phidias, dans l'Hécatompédon du Parthénon
était, selon Pline l'Ancien, haute de 26 coudées soit environ 11,50
m, probablement avec la base.

Copie
réduite de l'Athéna Parthénos de Phidias
Musée
national archéologique d'Athènes
Sa
robe est chargée d'or et doublée d'hermine blanche : la
statue d'Athéna sculptée par Phidias, et pour laquelle après
avoir été confondu de détournement de matériaux précieux,
il a été condamné à l'exil, était Chryséléphantine,
c'est-à-dire en grande partie recouverte d'or et d'ivoire.
L'hermine
est la symbole de la chasteté (Athéna se voulait d'une virginité
farouche) et sa présence près de la corne de la licorne semblable
à un glaive ou à une lance fait du portrait de la Dame une variation
sur le thème de la "juste vierge" qu'était Athéna.
Certaines spirales sur la robe de la Dame évoquent-elles les serpents lovés
sur celle d'Athéna ou sur son écu ?
La
Dame a les yeux agrandis et fixes
: Athéna foudroyait ses ennemis du regard. C'était la déesse
aux yeux pers qu'Homère n'omet jamais d'appeler au secours de ses protégés.
Ses
magnifiques cheveux blonds, serpentaires, tombent sur ses reins :
cette forme de coiffure en escaliers est typique de la statuaire grecque et particulièrement
des statues d'Athéna parfois appelée la déesse à l'opulente
chevelure. Elle a le serpent pour attribut (référons-nous au mythe
de Kécrops, d'Erichthonios, de Laocoon). Chaque mois, selon Hérodote,
des gâteaux de miel sont offerts au grand serpent sacré, "le
gardien de l'Acropole", vivant dans son sanctuaire. Euridipe signale aussi
l'usage à Athènes de faire porter de petits serpents aux nourrissons,
à l'image d'Erichthonios materné par Athéna. Chevelure
de serpents, signe de discorde. La Dame est Athéna, la déesse grecque,
de la guerre mais aussi de la sagesse et de la raison. Grande, mince, majestueuse,
femme virile, elle se dresse fièrement sur son île - champ de bataille.
Jamais la Dame n'a été représentée ainsi.
Examinons
attentivement le diadème que porte la Dame.
Il présente deux excroissances aiguës qui l'apparentent au diadème
qu'Héphaïstos a, selon la mythologie, ciselé pour Athéna
et que les artistes grecs ont représenté.
Pour
moi, il s'agit bien de l'image d'Athéna sortie armée
du crâne de Zeus, la lance à la main et l'Egide, son bouclier en
poils de chèvre, au côté. La Dame tient à la
fois la lance française d'Antoine Le Viste et la lance d'Angleterre figurée
par la corne de la licorne. Les Egides - boucliers aux armes des Le Viste sont
transcendées par les animaux qui les ceignent : la licorne symbolise Henry
VIII et le lion Charles Quint.
|
Pavie
Tous
les animaux "chasseurs" sont entravés ou portent des colliers
de contrainte, alors qu'ils sont libres sur les autres pièces.
Cette
tapisserie nommée actuellement Le Toucher n'a pas pu être
conçue avant 1525, date de la défaite de François 1er à
Pavie.
Je
pense qu'elle relate, au second degré, le conflit entre François
1er d'un côté, Henry VIII, Charles Quint et le Connétable
de Bourbon (Charles III, 1490-1527) de l'autre.
Les
animaux entravés symbolisent la captivité de François 1er
puis celle de ses deux
enfants, François le dauphin et son jeune frère Henry (le futur
Henry II) qu'il avait livrés à Charles Quint, afin d'obtenir sa
propre liberté.
Châtiment
divin sans doute aucun, pleinement mérité, punissant la transgression
royale, pense-t-on alors dans certains milieux.
 
Livré à ses instincts
que symbolisent les deux singes,
François 1er a plongé son royaume dans le désarroi et la
menace d'invasion et d'annexion. Ces animaux prisonniers sont autant d'insultes
à l'adresse de François 1er.
 
Ainsi
les deux panthères tachetées,
symboles dionysiaques car excitables et bondissants comme une bacchante, qui font
face au drapeau : celle de gauche, noire ; celle de droite blanche comme son ancêtre
du Bestiaire d'amour de Richard de Fournival du 14ème siècle
à la Bibliothèque Municipal de Dijon. Elles déclinent doublement
le rébus paon-(à)-terre pour signifier que l'orgueilleux
roi est vaincu.

Le
loup, tant redouté, grand amateur de chair humaine, animal de
Satan nuisible et cruel, est enchaîné.

La
symbolique de la perdrix se situe
dans le registre de "la chute" : la tradition chrétienne décèle
en elle l'incarnation du démon qui promeut tentation et perdition, luxure,
lascivité et lubricité ; dans son tableau de 1565, La Chute d'Icare,
Pieter Bruegel l'Ancien convoque à l'endroit même de la noyade une
perdrix perchée sur une branche, allusion métaphorique à
la mythologie grecque : Talos ou Calos, fils de Perdix, est le neveu de Dédale
et son apprenti. (Dans ses Métamorphoses, Ovide semble faire l'amalgame
et appelle Perdix Talos lui-même) Il est métamorphosé en perdrix
par Athéna qui le sauve ainsi après que son oncle jaloux l'a jeté
du haut de l'Acropole car coupable d'avoir essayé de surpasser son maître.
Il vient railler Dédale lors des funérailles d'Icare. La présence
ici d'une perdrix évoque-t-elle la " chute " de François
1er ou sa grave maladie qui faillit l'emporter dans sa prison madrilène
?
http://fr.wikipedia.org/wiki/Talos_fils_de_Perdix
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Le
faisan, en symétrie, équilibre la composition faunistique
et apporte le contre-point lumineux que la mythologie extrême-orientale
lui accorde en l'unissant aux thèmes de l'harmonie et de la liberté.
Est-il un rappel du Banquet du Faisan tenu à Lille en 1454 à
la cour de Philippe le Bon ? C'est sur le faisan, oiseau supposé originaire
d'Asie Mineure, que les nombreux convives ont fait vu de partir en Croisade
contre les Turcs qui ont pris Constantinople en 1453.
S'agit-il,
en 1525, de se mobiliser contre " l'ennemi " qui a conduit le royaume
au désastre de Pavie ? Le faisan à droite d'Anne de France (le côté
béni du dieu) et du Lion-soleil, la perdrix, à gauche, sinistre
position à senestre.
Il
n'est pas surprenant qu'en 1525, notre peintre, par la simple apparition d'un
faisan (qui fait front à la perdrix) évoque, pour tout contemporain
"lettré", ce monde empreint de chevalerie, de croisade et de
monarchie universelle.
Le
Vu du Banquet du Faisan
Proclamer
des vux sur un oiseau (paon, héron, faisan) était un rituel
familier à la noblesse : 'c'est la coustume et a esté anciennement,
que aux grandes festes et nobles assamblées on presente aux princes et
nobles hommes le paon ou quelque autre oyseau noble pour faire veux utiles et
vaillabes.' Comme le paon dans d'autres civilisations, le faisan était
un symbole des vertus chevaleresques. Son nom (du grec phasianos) viendrait
de celui du fleuve Phase (le Rion) en Colchide (la Georgie actuelle) où
la légende situe la geste des Argonautes de Jason pour la prise de la Toison
d'Or avec l'aide magique de Médée.
Le
Banquet du Vu du Faisan offert par
Philippe le Bon à ses nobles s'est tenu à Lille en 1454.
Au milieu du repas, entre divers entremets : jeux et représentations, Philippe
le Bon prononce un vu sur un faisan qu'on lui présente sur un plat
: "libérer la Terre Sainte du joug des Turcs", vu qu'il
demandera que ses vassaux prononcent aussi.
Dans La Dame, les turbans
et la tente sont des marques iconographiques de cet Orient mythique et mystique,
lointain mais si présent en Occident dans ses mythes et dans l'art.
La
reconquête des Lieux Saints répond à diverses motivations
: retrouver la maîtrise des territoires où est née la foi
chrétienne, s'opposer à la progression continue des Turcs Ottomans
dans le sud-est de l'Europe et rétablir l'union entre les souverains européens
dans une paix universelle : le grand rêve d'Orient et la guerre défensive
dans "l'union européenne", l'Orbis Europeus Christianus cher à Charles Quint quand il revivifie l'ordre de la Toison d'Or.
| La
lance
Détail,
toujours
Le roi prisonnier que nargue le blason d'Antoine. Regardons de
très près la pointe de la lance ; elle ne ressemble pas à
celles des autres tapisseries (exception peut-être du Goût,
tapisserie où Mary affirme fermement son pouvoir et de La Vue où
elle se marie) ; ici, il s'agit bien d'un phallus au complet.
|
Anne
de France et la monarchie universelle,
l'universitas
christiana
Me
laisserez-vous entrevoir dans la trame de cette tapisserie Pavie les forces
antinomiques (la destruction et la fondation) dialectiquement en jeu dans le dynamisme
spontané de la violence :
-
déstructuration d'un ordre obsolète qui n'est plus consensuel dans
une société atomisée.
-
et, paradoxalement, phantasme de communion, d'unité, dans un collectif
nouveau.
Soit
pour notre tapisserie : la violence de la bataille de Pavie qui clôt pour
un temps la rivalité Valois/Habsbourg et l'évocation par la triade
Lion-Dame-Licorne du désir d'épuisement de cette violence dans la
paix et la monarchie universelles.
Cette
réunion au sommet que Pavie expose peut être comparée
à la procession des Skira qui " réunissait " à
Skiron, près du fleuve Céphise, à la limite des deux territoires
d'Athènes et d'Éleusis, deux cités autrefois ennemies, les
protagonistes suivants : Athéna Polias (ici la Dame = Charles III de Bourbon),
Hélios, représentation divine du soleil (ici le Lion = Charles Quint)
et Poséidon, dieu de la Méditerranée (ici la Licorne dont
la corne serait un trident = Henry VIII) qui offraient en ce jour de fête
l'image d'une bonne entente entre les divinités tutélaires assagies
d'Athènes et d'Éleusis qui s'étaient affrontées lors
de la " guerre des origines ".
Ces
aventures mythologiques étaient, très probablement, connues de Jean
Perréal et alimentaient son imagination créatrice. Dans cette tapisserie,
je crois qu'il a voulu exalter un espoir de paix universelle au lendemain de Pavie.
Nouveau
règne de la paix et de la justice universelles, nouvel âge d'or sous
l'autorité d'un Souverain Unique que la défaite française
de Pavie pourrait augurer à nouveau.
|
Anne
de Bourbon
Une
dernière explication est nécessaire pour une meilleure compréhension
de cette tapisserie de Pavie. Si le visage de la Dame présente une
très grande différence morphologique avec les autres visages de
La Dame, c'est qu'Anne de Bourbon, marraine, belle-mère et protectrice
de Charles III de Bourbon, lui a prêté ses traits. Sinon, il manquerait
un quatrième personnage : le Connétable de Bourbon. Une comparaison
s'impose entre ce visage et celui du portrait d'Anne de Bourbon du Louvre ou celui
du Triptyque de Moulins.

Le Maître de Moulins - entre 1492 et 1493 Anne de France présentée
par saint Jean l'Evangéliste - Musée du Louvre

Le
Maître de Moulins - Triptyque de Moulins
La
Dame "est" tout à la fois Athéna, Anne de Beaujeu et son
neveu Charles de Bourbon.

Charles
III de Bourbon - dessin de Clouet
Athéna
avait la possibilité de changer ses traits. Elle s'était transformée
en vieille femme dans la querelle d'Arachné. Elle avait pris les traits
de Mentor pour protéger Ulysse et son fils Télémaque. Anne
de Bourbon venait de mourir (à Chantelle en 1522) peu d'années avant
la création de cette tapisserie et Jean Perréal, (s'il est vraiment
le cartonnier et pourquoi pas le mystérieux Maître de Moulins ?)
dut en avoir beaucoup de tristesse et lui rendait ainsi un dernier hommage. Il
avait beaucoup travaillé pour elle qui fut l'égale mortelle d'Athéna.
Tour à tour pacifique et guerrière ; sage et modérée,
éloignée de tout mysticisme ; intelligente, active, inspiratrice
des arts ; pédagogue industrieuse.
La
Dame à la Licorne met en scène "la France" en gestation
sous les deux formes idéales où elle apparaît au 15ème
siècle : une dame et un jardin de paradis.
Qu'elle soit Mary Tudor ou Anne de Beaujeu, la Dame est cette princesse aux longs
cheveux blonds et ses attributs : robe blanche, couleur royale et/ou manteau bleu
à fleurs de lys, couronne d'or, sceptre. Le 16ème siècle
la verra tour à tour reine ou guerrière. La Dame en est un
exemple magnifique.
Faut-il
regarder aussi Pavie comme l'affirmation et la revendication hautement
clamées qu'une femme peut régner sur le royaume de France (ce que
fit Anne de France, régente pendant la minorité de son frère
Charles VIII, de 1483 à 1491 avec son mari, et Louise de Savoie, régente
en 1515 et en 1525). Notre peintre et son commanditaire pensaient-ils que Mary
aurait pu demeurer Reine de France ?
| | | Portrait
du Louvre | La
Dame de Pavie | Portrait
de Moulins |
Anne
de France nommée encore Anne de Beaujeu ou Anne de Bourbon Des
rapports étroits ont existé
entre Anne de Bourbon et Mary.
En 1514, Louis
XII la fit venir de Moulins pour vivre à la cour et enseigner les "modes
et façons de France" à sa troisième épouse. (Pierre
Pradel, Anne de France, 1461-1522, Publisud, 1986. p. 197).
De solides liens d'amitié durent se former entre elles car toutes deux
avaient à lutter contre une ennemie commune : Louise de Savoie.
Et
puis, si Mary avait accouché d'un fils, destiné peut-être
à devenir orphelin de père, Anne de Bourbon aurait pu être
désignée comme régente du royaume. Elle aurait alors pu faire
appel à Charles de Bourbon dans cette tâche transitoire. Louis XII
a toujours préféré les Bourbon aux Angoulême.
|
Si
Anne de France " était " Penthésilée, reine des
Amazones ?
André
Arnaud a voulu déceler sous les traits de la Dame de cette tapisserie Pavie (mal nommée Le Toucher) Anne de France et la
déesse Athéna. Tous ses arguments avancés dès 1981
sont encore résolument valables. Anne de France, en son temps de régence
après la mort de son père Louis XI, suivit de très près
les armées royales dans la "Guerre Folle".
Je
voudrais y ajouter la silhouette d'une Amazone. Guerrière elle aussi, elle
a pu marquer l'imagination de l'artiste. Il n'était pas sans savoir que
des écrivains avaient établi un parallèle louangeur entre
les Amazones et Anne de France.
Je
partirai de la description faite par Sophie Cassagnes-Brouquet de la tapisserie
datée du début XVIe siècle, nommée "Penthésilée" et conservée au château d'Angers.
[Sophie
Cassagnes-Brouquet, Penthésilée, reine des Amazones et Preuse,
une image de la femme guerrière à la fin du Moyen Âge.
Dans Clio, n° 20 - 2004, Armées.] http://clio.revues.org/index1400.html
 
"
Une élégante jeune femme, au canon très étiré
selon la mode du temps, se détache sur le fond des mille fleurs ; elle
porte un petit casque à l'antique, une cuirasse dorée sous une longue
jupe bleue ouverte un peu au-dessous de la taille. Elle laisse apparaître
une jambe protégée par une jambière de métal doré
et un pied chaussé d'une botte de cavalière.
L'aspect militaire de son costume n'ôte rien à l'élégance
courtoise de cette héroïne qui tient dans sa main droite un bâton
de commandement et un cimeterre dans la main gauche.
La
jeune femme s'avance avec une tranquille assurance vers le spectateur, le pied
gauche en avant, le visage impassible.
À
l'extrême gauche de la tapisserie, on devine ses armoiries disposées
sur un écu, ce sont trois têtes féminines couronnées.
"
Ne
dirait-on pas décrite par Sophie Cassagnes-Brouquet, non pas "Penthésilée,
reine des Amazones et Preuse" mais notre Dame à nous, Anne de France,
fille de roi et de reine, régente du royaume et duchesse du plus grand
"domaine" de France.
Elle
est représentée dans l'éclat de sa jeunesse, le corps et
le visage allongés, à la fois impassibles et volontaires. Sa couronne
ducale et sa ceinture comme une chaîne de métal sont pour nous sa
cuirasse de bataille. A sa main droite, la hampe de l'étendard du désormais
chef de famille Antoine le Viste ; à sa main gauche le dangereux rostre
de la licorne. Voilà bien une Preuse, dans la digne succession de Jeanne
d'Arc.
Et
je peux reprendre ce passage de Sophie Cassagnes-Brouquet : " La légende
met en avant les prouesses de la reine des Amazones. Sans même qu'il soit
besoin de prononcer son nom, le public aristocratique qui avait la possibilité
de contempler cette tapisserie l'identifiait sans peine. "
Mais, je l'ai
écrit, La Dame à la Licorne devait demeurer incognito, surtout
cette tapisserie supplémentaire que je nomme Pavie
et qui dénonce les responsables, le roi en tête, de l'incurie et
de la défaite.
Anne
de France représentée sous les traits de deux "guerrières"
:
Athéna
et Penthésilée
C'est-à-dire
:
une déesse, née du crâne même de Zeus, le
roi des dieux, et de Métis, déesse de la raison, de la prudence
et de la sagesse.
une reine, fille de la reine Otréré et
du dieu de la guerre Arès (fils de Zeus et de Héra).
Identité
par-delà les mythologies : Anne était fille du roi Louis XI et de
la reine Charlotte de Savoie.
Oui,
Anne de France aurait pu être reine de France.
Elle
était la fille aînée de Louis XI. Elle possédait les
qualités et les capacités pour régner et gouverner, comme
l'Histoire le prouvera.
N'étaient
" les deux principes dynastiques entérinés par
plus de cent ans de guerre civile et étrangère, et, depuis la "guerre folle", objets d'une bruyante publicité. " (p. 13)
l'inexistante "loi salique" créée pour exclure les filles
à l'héritage du trône français le refus de
concéder quelque pouvoir aux femmes ( dû à l'imbecillitas
sexus : la faiblesse des femmes) et qui se marquait par une " sensible
dégradation des relations entre les sexes depuis une bonne centaine d'années
".
C'est,
je pense, ce que veut clamer haut et fort cette tapisserie conçue après
la défaite de Pavie, pendant la captivité de François Ier.
Entre l'empereur Charles Quint et le
roi Henry VIII, Anne de France tient fièrement sa place, sans que ses "confrères" ne la jugent sévèrement et la rejettent.
Lisons
encore Eliane Viennot : " Les "régents" aimaient trop
la paix civile pour se lancer dans une telle aventure [reprendre le pouvoir à
la mort de Charles VIII] ; ils favorisèrent l'accès au trône
de leur beau-frère, Louis d'Orléans, qui monta sur le trône
sous le nom de Louis XII. Anne, surtout, joua un rôle déterminant
dans cette transition pacifique ". (p. 13)
(Les
Amazones dans le débat sur la participation des femmes au pouvoir à
la Renaissance. Dans Guyonne Leduc (dir.), réalités et représentations
des Amazones, Paris, L'Harmattan, 2008)
http://www.elianeviennot.fr/Articles/Viennot-Amazones.pdf
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