Le Trône royal
une des deux tapisseries disparues ?
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Le 3 juillet 1847, L'Illustration fait paraître un texte de George Sand intitulé Un coin de la Marche et du Berry : les tapisseries du Château de Boussac.
« Sur huit larges panneaux qui remplissent deux vastes salles (affectées au local de la sous-préfecture), on voit le portrait d'une femme, la même partout, évidemment ; jeune, mince, longue, blonde et jolie ; vêtue de huit costumes différents, tous à la mode de la fin du 15ème siècle. »
http://archive.org/stream/lillustrationjou09pari#page/267/mode/thumb
http://archive.org/stream/lillustrationjou09pari#page/276/mode/1up
(Cf. le texte complet sur https://www.amisdegeorgesand.info/
Dns un de ces tableaux, la belle dame est assise en pleine face, et caresse de chaque main de grandes licornes blanches qui l'encadrent comme deux supports d'armoiries. Ailleurs, ces licornes, debout, portent à leurs côtés des lances avec leur étendard.
Ailleurs encore, la dame est sur un trône fort riche, et il y a quelque chose d'asiatique dans les ornements de son dais et de sa parure splendide.
(plus loin dans le texte à propos du prince Zizim)
Et, lorsqu'elle s'assied sur le trône avec une sorte de turban royal au front…
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Ces phrases sont à mettre en relation très étroite avec les propos tenus le 07 juillet 1845 par le maire de la ville de Boussac, Vincent Narbonne, et les conseillers municipaux, en séance extraordinaire.
M. le Maire a exposé :
Que les tentures de tapisseries qui ornaient le petit salon du balcon du château, propriété de la ville, avaient il y a quelques années été détachées de leurs cadres pour faire place à des réparations intérieures de cet appartement et provisoirement déposées dans un placard ;
que ces tapisseries ayant disparu, le bruit se répandit que M. Mouzard-Sencier, ancien Sous-Préfet, les avait emportées avec ses objets mobiliers, au mois d'Avril dernier, époque d'une courte apparition par lui faite en cette ville pour les emballer ;
que lui Maire lui ayant donné avis de ce bruit, M. Mouzard-Sencier avait renvoyé par le courrier de Gouzon un morceau de tapisserie, sans enveloppe et avec une simple carte à son adresse ; il a été reconnu que ce morceau avait subi des coupures du haut et du bas et sur les côtés ; par suite des souvenirs de plusieurs membres du Conseil et d'après l'enquête faite séance tenante, il a été reconnu que le morceau renvoyé n'était qu'un fragment des tapisseries qui avaient décoré le petit salon du balcon, que toutes les autres parties avaient disparu ; qu'il était plus que probable que les parties manquantes avaient été emportées par M. Mouzard-Sencier.
Le Conseil ne voulant pas recevoir la partie renvoyée parce qu'elle avait été coupée et que les autres portions n'y étaient pas jointes, a pensé que c'était le cas de déposer provisoirement le morceau renvoyé aux archives de la Mairie et de prendre telles mesures que de droit pour la réintégration des autres morceaux indûment soustraits.
Dans le petit salon du balcon du château (qui deviendra la « chambre de George Sand »), seules deux tentures de taille moyenne (à l’exemple de La Vue) pouvaient y être accrochées.
Je nomme « Trône royal » et « Trône royal et ducal » ces deux tapisseries disparues.
Je les place en position 1 et 7 dans la tenture initiale de 7 tapisseries postérieure de quelques années (le temps du dessin et du tissage) à 1515. Ces deux Trônes trouvent leur place logique dans la chronologie des événements narrés.

Composition savamment réfléchie : alternance des positions à droite et à gauche de Mary et de Claude, diverses symétries.
Dans les trois premières tapisseries où elles sont ensemble (Le Goût, L’Ouïe et L’Odorat), la bannière rectangulaire est octroyée à Mary et l’étendard aux amples volutes est attribué à Claude ; dans La Vue où Mary est seule, la bannière est représentée seule elle aussi ; dans Le Toucher/La Tente, la bannière et l’étendard changent « de mains » à l’instant où Mary quitte la France.
Les pièces où Mary est assise sont réparties harmonieusement en 1, 4 et 7, par souci d'équilibre de l'ensemble. La Dame à la licorne obéit à un schéma impair qui se prête plus naturellement à une disposition symétrique : une tenture initiale de cinq ou sept tapisseries. Dans les deux cas, la modalité initiale du nombre impair demeure.
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Un instant, imaginons ensemble ces deux Trônes. Le peu d'indications qu'en donne George Sand suffit pour replacer ces tapisseries disparues dans l'histoire même de Mary en tant qu'épouse de Louis XII et reine de France.
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Le Trône royal
C’est Marie, noble royne de France.
Bon accord mect par le roy et par elle
Princes en paix et peuple en asseurance.Pierre Gringore, Les entrées royales à Paris de Marie d’Angleterre et Claude de France, éd. Cynthia Brown, Droz, 2005.
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Ces deux tapisseries par lesquelles George Sand nous met "l'eau à l'imagination", j'en ai cherché l'évocation dans tous les livres que j'ai consultés : Antiquité, Moyen Âge, Renaissance... Mary en majesté, sacralisée aux yeux d'Antoine Le Viste et de Jean Perréal, dotée des insignes et des gestes du pouvoir : turban-couronne, corne-sceptre, chaise-trône, île-estrade.
La première tapisserie disparue pourrait correspondre à la description qu’en fait George Sand : « Dans un de ces tableaux, la belle dame est assise en pleine face, et caresse de chaque main de grandes licornes blanches qui l’encadrent comme deux supports d’armoiries. »
dessins créés par ChatGPT
Je trouve une évocation antérieure de ce Trône royal de La Dame dans la description que fait Louis de Rivérieulx d’une tapisserie disparue qui servait d’après lui à introduire les dix suivantes composant la tenture Les femmes illustres appartenant au cardinal de Clugny :
L'emblème de la Vertu. Première pièce. Cette pièce a huit pieds de long et offre deux choses à considérer, le Tableau et la partie du blason, c'est-à-dire des armoiries qui s'y trouvent ; pour suivre cet ordre : le centre du Tableau est occupé par une femme couronnée, elle est assise sur une espèce de chaise curule et sous un dais bordé de cette inscription : Castitatis triumphus [Le triomphe de la chasteté]. Cette figure tient, de sa main droite, un bouclier sur lequel on voit une licorne avec ces mots : Palladis clipeus [Le bouclier d'Athéna]. […] les deux bâtons du dais sont soutenus, chacun, par une grande licorne en attitude de support .
Louis de Rivérieulx, vicomte de Varax, Les Tapisseries du Cardinal de Clugny (1480-1483), Mémoire du XVIIIe siècle, Lyon, 1926.
La tenture des Femmes illustres composée de dix tapisseries (Vertu [sous les traits d’Athéna ?], Lucrèce, Pénélope, Virginie, Didon, Suzanne, Femmes Cimbres, Filles de Sparte, Hippo l'Athénienne, Judith) a disparu en 1791 dans l'incendie du château de Thénisey (Côte d'Or), à l’exception de quelques fragments (Pénélope, Femmes Cimbres) aujourd’hui au Fine Arts Museum de Boston depuis 1926.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6467760p.texteImage
Il est difficile de savoir si l’expression « caresse de chaque main de grandes licornes blanches » signifie que Mary caresse l’encolure ou le dos de chaque licorne, ou bien chacune des cornes qui pourraient alors être le sceptre fleuronné et la verge fleurie reçue lors de son couronnement.
Le livre de Fanny Cosandey explique magnifiquement ce que Mary, en tant que reine de France, en dehors de sa jeunesse et de sa beauté, de sa présence signe de paix enfin retrouvée, a représenté aux yeux de son entourage immédiat et de toute une population en ces temps où la monarchie intimement liée à la religion régnait en pays de France, dans tous les cœurs et dans tous les esprits. « Si la reine n’accède pas au trône sur les mêmes critères, elle reste cependant elle aussi doublement légitimée, par le mariage qui procure la couronne selon des modalités juridico-politiques et par le sacre qui lui confère une dimension spirituelle et religieuse . »
F. Cosandey, La reine de France, p. 159.
Car « Plaise à Dieu vous couronner de gloire, et justice, d’honneur et d’œuvre, de constance » a dit le cardinal René de Prie, évêque de Bayeux et de Limoges, en la couronnant à Saint-Denis après l’avoir ointe. Cette cérémonie du sacre la place avec le roi en position d'exception, transfigurés, au-dessus de tous les autres sujets. Elle est associée désormais à la divinisation du pouvoir royal.
Le 5 novembre, son couronnement est officiellement accompli dans l'église abbatiale de Saint-Denis. La cérémonie se compose de trois moments principaux : le sacre comportant l’onction, le couronnement et l’intronisation sur un trône surmonté d’un dais sis sur une estrade près de l’autel. Après avoir été doublement mais modestement ointe à la tête et à la poitrine d'une huile sanctifiée, elle reçoit les regalia liées à la fonction royale :
Le terme de regalia n'a jamais été utilisé en France sous la monarchie, les termes employés étaient : « ornements royaux », « insignes royaux » ou « attributs » et plus anciennement « entresignes ». Il vient d’Angleterre où il est donné aux objets précieux qui servent au couronnement du souverain. En latin, regalia signifie « résidence royale » ; en latin médiéval, il a le sens à la fois de « insignes royaux » et de « droits du souverain » (la régale est le droit qui appartient en propre à un souverain ; vers 1175 : regaille, « droit inhérent à la royauté »). Plus rien ne reste en France des « insignes » relatifs aux reines.
Les regalia ne sont utilisés qu’en trois occasions : le sacre, les lits de justice et les funérailles. À partir du second sacre d’Anne de Bretagne en 1504, est parfois ajouté l’anneau sponsal, alliance en argent par laquelle la reine épousait le royaume.
– l'anneau, symbole de la foi chrétienne (sans laquelle il n'est de royaume solide et puissant) matérialisant d'abord son « mariage » avec l'Église, mais aussi ses « épousailles mystiques » avec le royaume de France.
– le sceptre fleuronné (en main droite, plus petit que celui du roi) et la verge fleurie (en main gauche, semblable à celle du roi), attributs qui représentent l’autorité temporelle royale et témoignent de l'infaillibilité du couple royal ; « deux équivalents symboliques de l’arbre de vie – cher à l’iconographie médiévale » d’une « monarchie végétale ».
M. Pastoureau, Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, Seuil, 2004, p. 109.
Le pharaon est représenté avec les deux sceptres royaux : le crochet héqa et le fouet nekhakha. Ces deux regalia s’apparentent à un bâton de berger pour l’un et à un instrument agricole pour l’autre, insignes de son autorité qui font de lui le guide et le protecteur de son peuple.
Sceptre vint du grec skeptron, issu de skêptô (« soutenir », « étayer »). C’est le bâton de soutien du voyageur, du mendiant. Chez Homère, dans les assemblées aux temps héroïques, le skeptron est le bâton de commandement, « l’attribut du roi, des hérauts, des messagers, des juges, tous personnages qui, par nature et par occasion, sont revêtus d’autorité » (Émile Benveniste, Le vocabulaire des institutions indo-européennes, t. II, Pouvoir, droit, religion, éd. de Minuit, 1969, p. 39), sans oublier prêtres et devins, ambassadeurs et orateurs. Le roi et la reine n’étant pas des divinités, le sceptre et la couronne leur sont indispensables pour être légitimés. Sceptre et couronne « sont la royauté même. Ce n’est pas le roi qui règne, c’est la couronne, parce qu’elle fait le roi », écrit Benveniste (Ibid., p. 30). Le pharaon est représenté avec les deux sceptres royaux : le crochet héqa et le fouet nekhakha. Ces deux regalia s’apparentent à un bâton de berger pour l’un et à un instrument agricole pour l’autre, insignes de son autorité qui font de lui le guide et le protecteur de son peuple.
Si l’on réfère aux sacres d’Anne de Bretagne et de Claude de France, Mary reçoit le sceptre de saint Louis surmonté d’une fleur de lys et la main de justice dite « de licorne » parce qu’on la pensait sculptée dans une corne de licorne. Les cornes des deux licornes que signale George Sand représentent ces deux sceptres ; les tient-elle en chaque main ou bien caresse-t-elle l’encolure ou le dos des deux licornes ?
Dans son ouvrage enluminé présentant l’entrée de Mary à Paris , Pierre Gringore montre Mary trois fois.
British Library, Cotton MS Cottonian Vespasian B II. Unique manuscrit sur cette entrée. En ligne. Pour le sacre, le couronnement et l’entrée de Claude de France : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b10026508t
Sur le troisième échafaud, à la Trinité, elle tient en main la Paix ; sur le quatrième échafaud, à la Porte aux Peintres, elle tient le sceptre de saint Louis ; sur le septième échafaud, à l’Hôtel des Tournelles, elle tient soit le sceptre à la rose terminé par une rose héraldique en or à quatre double pétales, soit le sceptre de Dagobert surmonté d’un homme aux cheveux longs (symbole de noblesse) assis sur un aigle posé sur un globe. Il ne lui donne pas la main de justice (que les miniatures accordent à Claude de France).
– la couronne d’or à huit fleurons léguée en 1343 à l’abbaye de Saint-Denis par Jeanne d’Evreux, épouse de Charles IV. Cette couronne, trop lourde, soutenue par les barons et les princes lors du sacre (et non par les pairs de France) est remplacée ensuite par une couronne plus simple et plus légère, forgée spécialement pour la cérémonie.
Troisième échafaud :
à la Trinité, lieu encore nommé la fontaine de la reine
où « laquelle reyne portoit la Paix à baiser audit roy, lequel le remerciait humblement. »
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Quatrième échafaud : à la Porte aux Peintres (détail)
Mary tient en main droite le sceptre de saint Louis surmonté d’une fleur de lys.
Septième échafaud :
à l'une des deux portes du Palais Royal ou Hôtel des Tournelles (détail).
Mary tient-elle le sceptre à la rose ou le sceptre de Dagobert ?
« Si la reine n’accède pas au trône sur les mêmes critères [que le roi], elle reste cependant elle aussi doublement légitimée, par le mariage qui procure la couronne selon des modalités juridico-politiques et par le sacre qui lui confère une dimension spirituelle et religieuse » souligne Fanny Cosandey qui ajoute : « Ainsi la dignité royale est au politique ce que la substance royale est au religieux. » Elle relève aussi que « les différences existantes entre le sacre masculin et le sacre féminin rappellent ainsi les données de la loi salique . »
. F. Cosandey, La Reine de France, p. 159 et 160.
LIEN vers "les entrées de Mary Tudor à Paris"
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Les Femmes illustres (ou vertueuses) sont dix tapisseries portant les armoiries du cardinal Ferry de Clugny, membre du conseil de Philippe le Bon, chanoine d'Autun, évêque de Tournai de 1473 à 1483, mort cardinal à Rome en 1483, qui doit fuir la ville lors du siège par les armées françaises de Louis XI et se réfugier à Bruges de 1477 à 1482. Je les attribue à Jean Perréal.
La première représentait une femme trônant sous un dais dont les deux bâtons étaient soutenus chacun par une grande licorne en attitude de support. Elle évoque l'une des tapisseries de La Dame décrite de façon lacunaire par George Sand.
Ces tapisseries ont disparu en 1791 dans l'incendie du château de Thénissey (Côte d'Or) qui les abritait. Seuls huit fragments ont été sauvés et sont conservés au Musée de Boston. Celui représentant Pénélope devant son métier à tisser, ressemble étrangement à L'Ouïe : le visage, la coiffure et le vêtement de Pénélope rappellent la représentation de Mary.

LIEN vers la tapisserie Pénélope
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Première biographie en français de Mary Tudor Brandon
éditions Dacres, 2024.
http://www.dacres.fr/livre_mary_tudor_brandon.html
