Le Trône royal et ducal
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Cloth of gold do not despise
Though thou be matched with cloth of frieze
Cloth of frieze be not too bold
Though thou be matched with cloth of goldHabit d'or ne sois pas dédaigneux
Bien que tu sois marié à habit de ratine
Habit de ratine ne sois pas trop présomptueux
Bien que tu sois marié à habit d'or
Ce quatrain, combinant deux textiles, le plus riche (la soie) et le plus commun (la ratine), est inscrit en lettres d’or à la base d’un portrait de mariage de Mary et de Charles Brandon, tableau conservé au Brocklesby Hall dans le Lincolnshire.
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Il faut bien qu’une autre tapisserie ait existé pour connaître le destin de ce « seul désir ». Antoine Le Viste et Jean Perréal ne pouvaient en rester là, silencieux et désemparés, devant Mary s’apprêtant à pénétrer dans la tente, à disparaître de leur vue, de leur vie, là-bas, en Angleterre. Quelle histoire, quelle légende finirait ainsi, sans avoir poursuivi jusqu’à son terme, la quête de l’héroïne, du héros ?
J’imagine Jean et Antoine sidérés dans leur endeuillement soudain. Comment faire son deuil de la disparition de Mary ? Surtout ne pas se complaire dans les brumes glacées du refoulement.
Il leur a fallu, pour « expulser l’objet à part entière (ce qui, par contrecoup, restaure l’intégrité subjective) et ce dont témoigne, in fine, le rétablissement de la relation dialogique « je-tu », qui, de façon si émouvante, émerge dans Demain dès l’aube . »
Jean-Claude Rolland, Aux sources de l’inspiration. L’écrivain, le poète, le peintre, le graveur, face à l’inconscient, Ithaque, 2023, p. 103.
Remplaçons dans cet extrait de Jean-Claude Rolland à propos de Victor Hugo après la disparition tragique par noyade de sa fille Léopoldine, « l’objet » par le départ de Mary, « la relation dialogique » par le dialogue entre Mary, ses lions et ses licornes via les lances tenues et les oriflammes aux armes des Le Viste et sa « façon si émouvante » d’apparaître par tout ce qui constitue "le syndrome" de La Dame à la licorne, qui leur a permis finalement, c’est mon hypothèse, de « restaurer l’exigence de la réalité », l’un par le travail créateur, long et minutieux, l’autre par la contemplation des pièces tissées en ses appartements.
Complétons, en pensant à "peintre" et à "spectateur", avec cette remarque de Jean-Claude Rolland extraite du même article :
Et je n’exclus pas de penser que les effets esthétiques ressentis par le lecteur ne soient pas les effets indirects chez lui de ce travail psychique chez l’écrivain par une sorte d’empathie, par une transmission de pensée se jouant de la barrière du discours. Car on est ici à l’intersection de deux systèmes, celui de la langue et celui de l’esprit, du psychisme, bouleversé par la mort de l’être cher et proche .
Le texte de George Sand sur lequel s’appuie la reconstitution de cette tapisserie est le suivant :
Ailleurs encore, la dame est sur un trône fort riche, et il y a quelque chose d’asiatique dans les ornements de son dais et de sa parure splendide. […]
Et, lorsqu'elle s'assied sur le trône avec une sorte de turban royal au front…
G. Sand, L'Illustration du 3 juillet 1847.
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Dessins créés par Chat GPT
Évoquant la coiffe portée par les religieuses de Thélème, François Rabelais écrit :
« L’acoustrement de la teste estoit scelon le temps. En l’hyver à la mode françoyse. Au printemps à l’espagnole. En esté à la tusque [turque]. Exceptez les festes & dimanches, esquelz portoient acoustrement françoys. Par ce qu’il est plus honorable, & mieulx sens la pudicité matronale . »
F. Rabelais, Gargantua, chp. 56.
Sur cette tapisserie, Mary est duchesse-reine : duchesse de Suffolk et reine-douairière de France, titre qu’elle portera le reste de sa vie, avec fierté semble-t-il.
Au cours des joutes du Camp du Drap d’Or, le 11 juin juin 1520, elle vole la tête d’affiche à son époux Charles en entrant en lice dans son ancienne litière de reine française recouverte d’étoffe dorée, arborant les monogrammes L et M soutenus par un porc-épic, l'emblème de Louis XII. Le message est clair : la paix est encore vivante entre nos deux pays unis comme le sont toujours les lettres L et M. Si Catherine d’Aragon et Claude de France n’assistent pas à tous les tournois, Mary est une aficionada, même par mauvais temps.
Signant ses lettres, elle-même se nomme "mary quene off france", "marie quene of france", "mary the frenche quene", "marie the frenche quene", "marie the frenche qwene", "marie quene of france" ; et "votre bonne mere et cousine marie", "la toute votre marie", "la plus que votre marie", "votre bonne mere Marie" (à François Ier en 1526, 1528 et 1530).
En Angleterre et sur les documents officiels, elle est "The ryzt Excellent Princesse Quene Mary Dowagyer of ffraunce" (11 mai 1515) et "The French Queen".
Comme ses propres signatures, son titre et son prénom se déclinent en maintes orthographes : "Marie the French Queene" (John Stow), "Quene Mary" (John Fisher), "Queen Dowager of France", "the Queen of France ", "the Queen Mary", "Mary, Queen of the French", "The moste noble quene Mary dowager of France" (Thomas Paynell). Elle est toujours nommée séparément de son époux : "the duke of Suffolke and the Frenche Quene the Kynges sister" (Edward Hall en 1525), "the Frenche Quene and the Duc of Suffolk". L’épitaphe originale sur sa tombe énonce : "the Ryght noble and excellent prynces Mary frenche qwyne".
Retour en Angleterre
Mary a presque vingt ans quand le couple Brandon revient en Angleterre. Elle est pleine d’énergie et d’enthousiasme et aime profondément son époux avec qui elle trouve le bonheur. Le transfert de tous ses bijoux et autres biens à Henry laisse Mary théoriquement sans ressources. Elle dépend désormais essentiellement de François Ier pour les paiements de son douaire qui sont pour l’heure maintenus dans leur intégralité.
Selon les usages et parce que Mary ne possède aucune terre, Charles conçoit un règlement de propriété en sa faveur pour lui procurer son indépendance financière dans l’éventualité d’une mort brutale. Il est vrai que les revenus du douaire français peuvent cesser à tout instant, en cas de guerre par exemple. Mary reçoit ainsi quarante-sept manoirs qui retourneront à la Couronne à sa mort si elle meurt après Charles et une partie des domaines des de la Pole où Charles a seulement un intérêt de réversion, mais ni Charles ni Mary ne pourront les acquérir avant leur mort.
Reprendre sa place à la cour
En l'absence d'ascendance noble et d'expérience qui fait de lui « un homme nouveau sans vieilles chaussures dans lesquelles marcher », Charles doit de son côté démontrer à tous qu’il a recouvré la faveur du roi. La principale préoccupation du couple est de retrouver avant la fin de l'année son rang à la cour. Charles reprend sa place accoutumée dans les tournois et Mary, comme à son habitude, participe aux festivités de la cour où elle reçoit les prestigieux hommages dus à une reine.
« Suffolk was a new man with no old shoes to step into. » Steven Gunn, Charles Brandon, p. 53.
En écartant Mary et Charles loin de lui, Henry perdrait le soleil qui illumine et fait vivre sa cour et le chevalier sans peur et sans trop de reproches qui combat à armes égales avec lui dans les tournois. Car il s’agit certes de s’amuser entre Anglais et s’entraîner aux plaisirs de la danse, des mascarades, des chants et des combats toujours espérés, mais il est tout autant essentiel d’émerveiller les souverains et les ambassadeurs étrangers en prouvant de visu le prestige et la magnificence de la cour anglaise et la valeur guerrière de ses chevaliers. Charme, intelligence et beauté de la reine de France revenue au pays, force, vaillance et courtoisie d’un duc fidèle à son roi, pour la plus grande gloire de l’Angleterre et de son monarque.
Henry utilise la présence de Mary en tant que « reine de France » pour rehausser le prestige de la cour d'Angleterre et des manifestations spectaculaires auxquelles elle apporte la sophistication de la cour de France. Elle donne ainsi à son frère l'assurance que ses ambitions sont subordonnées aux siennes.
Autour d'elle, se constitue un petit groupe de plus jeunes nobles et d’étrangers ; sa familiarité avec la culture française et avant tout parisienne lui procure un rôle d’estime bienvenu. Anne Boleyn doit appartenir à ce cénacle après son retour en Angleterre dans les années 1520.
Ses relations avec la France se poursuivent jusqu’à son décès, mais s’amenuisent au fil des années.
Le paiement de son douaire constitue la préoccupation principale du couple Brandon. Les répercutions des conflits franco-anglais sur les revenus du douaire de Mary perdurent pendant la plus grande partie de sa vie. L’absence de versement ou son retard fournit à Henry un motif bien facile pour ouvrir les hostilités avec la France. La dispersion des terres qui appartiennent au douaire ne facilite pas son administration et la collecte des sommes dues. Si le différend des bijoux non restitués, dont le fabuleux Miroir de Naples, est à la longue abandonné, les paiements du douaire, constamment en retard, jettent parfois le couple Brandon dans l’anxiété. Peut-être, sur cette septième tapisserie, Mary porte-t-elle au cou le Miroir de Naples.
Du 7 au 24 juin 1520, près de Calais, entre Guînes et Ardres, se tient le Camp du Drap d’Or, une rencontre entre Henry VIII et François Ier.
Conduisent la cohorte des dames, Catherine, Mary, Claude, Louise de Savoie et sa fille Marguerite, Françoise de Chateaubriant, la favorite de François. En tant que duchesse de Suffolk, reine douairière de France et sœur du roi anglais, Mary prend une part importante dans tous les événements, précieuse dans ses connaissances de toutes les coutumes et tous les modes de vie des deux pays. Sa maîtrise du français est utile et efficace dans les discussions entre Anglais et Français quand le besoin de traduire s’impose.
Entre octobre et décembre 1525, l'ambassadeur Jean Brinon rencontre les Brandon à Reading. Dans son discours, il remercie Mary pour son rôle dans la réalisation du rapprochement, sollicite l’aide du couple pour préserver l'amitié entre la France et l'Angleterre, surtout maintenant que François est en captivité à Madrid.
Le 9 mai 1526, Mary écrit à François Ier, en français, de son manoir de Southwark, le félicitant de sa libération. La tapisserie que je nomme Pavie narre cet épisode.
En avril 1527, une ambassade composée de Gabriel de Gramont, évêque de Tarbes, de François de la Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne et d’Antoine Le Viste, vient négocier en Angleterre le traité de Westminster ou traité de paix perpétuelle qui prévoit le mariage de Mary, princesse de Galles, avec le dauphin Henri, second fils de François. Mary est de nouveau à la cour comme principale invitée au grand banquet de Greenwich en l'honneur des ambassadeurs français. Cette réception marque la dernière apparition de Mary lors d'un événement politique majeur. Cette retraite due en partie à son état de santé fragile a plus à voir avec la désillusion que lui cause son frère qui désire répudier son épouse Catherine d’Aragon. L’ancienne et intime amitié de Mary et de Catherine n'a pas faibli au fil des ans.
Duchesse de Suffolk
Le couple Brandon fait construire une résidence dans la campagne du Suffolk, à Westhorpe.
Au fil des années, la famille Brandon s’agrandit. Elle se compose de Mary et de Charles ; d’Anne et Mary, les deux filles de Charles et d’Anne Browne, sa troisième épouse ; probablement de Magdalen Rochester, la fille d'un Anglais de Calais que Charles a adoptée après l’avoir sauvée de la noyade en France et ramenée en Angleterre ; de leurs quatre enfants : Henry (11 mars 1516-1522), Frances (née le jour de la saint François, 16 juillet 1517-20 novembre 1559), Eleanor (1519-27 septembre 1547) et Henry (1522-1er mars 1534).
À l’instar de Margaret Beaufort, sa grand-mère paternelle, Mary supervise l'éducation et l’instruction de toute cette jeunesse.
Mary Tudor, duchesse de Suffolk, vers 1530
portrait de Johannes Corvus
Mary meurt le 25 juin 1533 à Westhorpe à 37 ans. Elle est inhumée dans l’église St-Mary de Bury St. Edmunds dans le Suffolk.
En 1881, la reine Victoria commande un vitrail à John Richard Clayton et Alfred Bell. Dans les parties supérieures sont représentés Mary, Henry VIII, Charles de Habsbourg, Louis XII et Charles Brandon.

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merci au site Granpic
Le vitrail évoque les principaux événements de la vie de Mary parmi lesquels son mariage avec Louis XII ; son entrée à Paris ; sa réclusion à Cluny ; son mariage avec Charles ; la réconciliation avec Henry ; son inhumation.
Le serment prononcé par Arthur Hervey, évêque de Bath et de Wells, à la cérémonie de consécration de ce vitrail, résume sa vie en un vibrant hommage : « Nous pouvons conclure qu'elle fut une mère de famille pieuse et tranquille ; que sa maison fut le centre de ses affections, la sphère de ses devoirs, la scène de son activité, le théâtre sur lequel elle brilla devant les yeux amoureux de son mari et de ses enfants. »
Désormais, Mary Tudor Brandon, duchesse de Suffolk, sera une des femmes les plus célèbres du monde sous le nom de La Dame à la licorne, par la grâce d'Antoine Le Viste et de Jean Perréal.

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Première biographie en français de Mary Tudor Brandon
éditions Dacres, 2024.
http://www.dacres.fr/livre_mary_tudor_brandon.html
